A une dizaine de kilomètres de la Ferté, que nous quittons, un premier convoi d'artillerie française, sur la route, nous avertit que nous arrivons sur les derrières de nos lignes. Jusqu'à Soissons, en effet, nous ne cessons de rencontrer de nos soldats, tous les innombrables services qui constituent la suite ordinaire et obligée d'une armée en marche: convois de munitions, de vivres, intendance, train des équipages, services de santé, voitures militaires, caissons peints en gris, avec leurs inscriptions blanches, véhicules de toutes sortes, réglementaires ou de réquisition, chariots, chars à bancs, automobiles, énormes camions recouverts de bâches. Des kilomètres et des kilomètres de convois montant ou descendant, un immense mouvement, une activité prodigieuse qui réconforte et fait plaisir...

Des villages. Des gens sur les portes, malgré la pluie incessante. Des troupes cantonnées. A Longpont, un flot nous entoure, avide de nouvelles. Ces soldats admirables, qui viennent de sauver la France et l'honneur avec elle, et qui se battent depuis quinze jours, veulent savoir, réclament des journaux, des cigarettes, du tabac. Ils voudraient même nous en acheter, mais nous avons donné déjà toutes nos provisions...

Là-bas, le canon tonne. A chaque bond de l'automobile, sur la route détrempée, mais qui tient, malgré les charrois incessants, nous nous rapprochons, et le bruit enfle, s'élargit. La bataille n'est pas éloignée. Depuis une heure, nous croisons des voitures d'ambulances automobiles qui ramènent des blessés du front: des blessés du jour, des blessés tout frais, que l'on aperçoit, au travers des bâches, les bras ou la tête bandés... Des tirailleurs algériens pour la plupart, roulés dans leurs grands manteaux de bure. Au sortir d'un village, un paysan qui a tout vu nous salue. Lui aussi, il a l'habitude et il nous renseigne. La canonnade de jour en jour s'éloigne. Mais, aujourd'hui, elle reste stationnaire, semble-t-il. On se bat au Nord de Soissons. Un soldat nous dit qu'ils sont solidement retranchés, qu'on y va à la baïonnette, et que les Algériens ont pris une batterie... C'est de là que viennent les blessés de tout à l'heure.

A quelques kilomètres de Soissons, nous demandons notre route à deux soldats. Ils nous déconseillent d'aller plus loin: c'est la ligne du feu, et la route n'est pas sûre. Les Allemands l'ont repérée, et, comme ils savent que nos convois passent par là, ils tirent dessus. Hier, une automobile a été criblée. «Peut-on passer tout de même?» demandons-nous. «Oui, mais à vos risques et périls», répondent-ils. Nous verrons bien...

Maintenant, nous sommes tout près. Au bout de quelques instants, l'oreille du profane, si l'on peut dire, de celui qui, hélas! n'est pas soldat et ne se bat pas, se fait à cette terrible musique et s'habitue à distinguer les sinistres voix qui la composent, comme autant de parties dans un orchestre: la succession régulière des coups de notre 75, secs et nets; la réponse plus sourde des canons allemands, et, à des intervalles espacés, dominant et soulignant le tout, le formidable mugissement des gros mortiers de siège, «l'active Bertha» et la «paresseuse Gretchen», comme ils les appellent, avec leur légèreté accoutumée...

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Depuis quatre jours--nous sommes jeudi et ils ont commencé lundi--les Allemands bombardent Soissons. Nous pensons être arrêtés par quelque poste, priés de retourner d'où nous venons, et au plus vite. Il n'en est rien. Un officier anglais, à qui nous demandons si l'on peut entrer dans la ville, nous dit avec flegme: You can; but it is very unpleasant!

Les effets du bombardement, nous ne tardons pas à les apercevoir, dès les faubourgs. L'admirable église de Saint-Jean-des-Vignes est le premier témoin qui parle de la sauvagerie allemande: une des longues et fines flèches de son double clocher a été emportée; des éclats ont déchiqueté l'autre. Nous avançons dans la ville aux trois quarts déserte. Sur la chaussée pavée, voici une espèce de fosse de deux ou trois mètres de profondeur sur cinq ou six de diamètre; les pavés ont été arrachés, la terre réduite en sable, les alentours constellés d'éclats. Voici une maison, à deux étages, qui a été prise à revers et qui, sous l'obus, s'est écroulée comme un château de cartes, dans la rue... Des toits éventrés, des murs abattus, des arbres fauchés... on ne compte plus. La poste, le grand séminaire, sont des ruines. La cathédrale, quand nous y passons, a relativement peu souffert: elle n'a qu'une chapelle réduite en poudre,--et l'on se félicite presque, avec des larmes dans les yeux, d'en être quitte à si bon compte.

Sur la place de la République, nous stoppons. Devant une maison, un petit groupe de cinq ou six femmes, qui causent. Nous les interrogeons.

--Il y a quatre jours qu'ils nous bombardent, nous dit l'une d'elles. Il faut voir ça, de l'autre côté de la ville! Quelle misère!... A présent, c'est sur la gare et sur l'hôpital qu'ils tirent... Mais, depuis trois heures, ils ont un peu l'air de se calmer...