Nous pensions coucher à Soissons, mais ce n'est guère tenable, et où trouver une porte ouverte? Les habitants qui sont restés se cachent dans les caves, quand le canon tonne trop fort. Lorsqu'il se modère, ils sortent, inspectent le ciel... Ils y sont faits, ils n'ont pas peur, les femmes mêmes rient du danger quand il est passé. Mais les hôtels sont fermés, la nuit vient, il nous faut partir...
Au sortir de Soissons, sur une rampe, nous nous arrêtons. De là on aperçoit la ville entière, qui s'étale. Tandis que, du ciel ébranlé par cette canonnade sans répit, des masses d'eau s'écroulent, comme jetées à seaux, nous assistons au bombardement. Au-dessus des coteaux dont la crête verdoyante se découpe sur un ciel qui s'éclaire un peu de ce côté, et que rougit l'or enflammé du crépuscule, de petites boules de fumée blanche s'élèvent et se dissolvent lentement dans l'air. Ce sont les canons qui crachent leur feu... Plus haut, sur le gris uniforme des nuages, l'oeil commence à distinguer les rapides paraboles des obus, ou l'éclatement de petites masses noires: des boîtes à mitraille qui s'ouvrent dans l'air, comme des bombes de feu d'artifice; un flocon blanc... et puis d'autres obus, d'autres bombes, d'autres shrapnells... On ne pouvait se détacher de ce spectacle,--mais soudain, je pense aux voitures d'ambulances que nous avons croisées sur notre route, tout à l'heure...
De Longpont (15 kilomètres de Soissons), où nous couchons, dans une bonne auberge que de braves gens hospitaliers ouvrent pour nous, près du magnifique château et des ruines fameuses, toute la nuit, nous avons entendu la canonnade, dominée toujours par les basses profondes des mortiers allemands, qui bombardent Soissons, ville ouverte.
La dévastation de Senlis: le quai de la gare.--Phot. de Rozycki.
LE BOMBARDEMENT DE SOISSONS
Photographie prise du clocher
PAR LA GROSSE ARTILLERIE ALLEMANDE
de Saint-Jean-des-Vignes.]