Au début des hostilités nous avons commis la faute, généreuse et bien naturelle, d'être trop impatients. Quatre fois par jour au moins nous prétendions à de bonnes nouvelles. Une victoire le matin au réveil, pour nous mettre en joie, une à midi, une à quatre heures, une dernière le soir avant de nous coucher. A chaque courrier nous voulions des lettres de nos combattants, de nos parents, de nos amis, et longues, nourries de détails... Nous voulions des communiqués fréquents et précis de notre état-major, ne nous dissimulant rien de ses pensées, de ses intentions, de son but. Nous voulions tout le temps des prisonniers, des drapeaux, des canons... Que ne voulions-nous pas? Après que cette fougue un peu présomptueuse eût reçu quelques justes et chères récompenses, nous avons dû nous plier à une acceptation plus dure et plus serrée de la réalité, mettre au pas nos grands désirs et discipliner nos espoirs. Et nous nous sommes enrégimentés dans la patience.

Or, voici qu'au bout de trois semaines de la rude école nous commençons à en ressentir les bienfaits libérateurs. Tout ce que nous avons mérité davantage en cessant de le demander avec une hâte intempestive, le destin, providentiel et munificent, nous l'apporte et nous le distribue dans une répartition croissante. La chance, captivée, gagnée à notre vaillante sagesse, tourne comme un brusque vent, nous avançons, l'ennemi recule, et notre coeur bat plus fort et plus vite dans nos poitrines qui se dégagent... Victoires précieuses, laborieuses, préparées, tissées fil à fil, sur le prudent canevas de la retenue, de la réflexion, sur la solide trame de la défensive... en attendant les victoires futures et débridées qui seront le couronnement des coûteuses contraintes. Gloire donc à la patience! Nous la souhaitons à tous.

Nous voulons d'abord qu'elle n'abandonne jamais ceux qui l'ont eue bien avant nous, à qui seuls nous la devons, dont elle est le grave soutien, c'est-à-dire nos chefs aimés, bénis, prodigieux. Que notre patience aide et secoure la leur! La nôtre est infime et la leur est sublime. Respectons au moins la splendide glace de leur conduite, collaborons au chef-d'oeuvre anonyme de leur renoncement. Que ces guides vigilants, impassibles, sacrés, absents de tout ce qui n'est pas le salut de la patrie, se sentent soulevés, obligés par notre docile et confiante ignorance de leurs secrets. Ne commettons pas le crime d'essayer de déchiffrer à tout prix les énigmes de leur silence, ne les injurions pas de nos doutes, ne cherchons pas à les entamer de nos curiosités. Laissons-nous conduire par eux, aveuglément, comme les troupes dont ils sont l'âme lumineuse et fermée.

Et si les chefs ont cette patience de montagne et de pyramide, s'ils sont capables de la garder, comment les soldats ne l'auraient-ils pas à leur tour, ne seraient-ils pas jaloux de la partager avec eux, de leur en alléger le poids? Rien ne leur sera plus aguichant et plus aisé. Nul ne sait, pas même eux, les ressources de leur énergie. Patience donc au fantassin qui s'énerve de la retraite, au cavalier qui piaffe, à l'artilleur qui ne tire pas, à tous ceux dont les bras et les jambes «fourmillent».

Patience également aux choses elles-mêmes, aux choses vivantes de la guerre, aux armes prêtes et décidées qui se morfondent, patience à la gueule des canons, aux fusils chargés stupéfaits de ne pas partir, patience à la baïonnette fainéante, au fourreau qui vomit le sabre. Patience à l'aéroplane exaspéré de ne pas décoller.

Patience à toute l'armée, à l'active, à la réserve, à la territoriale, à tous ceux qui sont déjà là, à ceux qui n'y sont pas encore.

Patience au blessé bourru qui morigène sa plaie, trop pressé de revenir se battre, au sortir du lit d'ambulance. Qu'il prenne le temps de guérir, de digérer les coups qu'il a reçus et ceux plus lourds qu'il a portés!

Patience aux parents... Ah oui!... Grande et cruelle patience, aux mères toutes droites et blanches, aux femmes à l'oeil fixe, aux jeunes filles qui cousent en soupirant, aux soeurs pâles et sérieuses, à toutes celles qui ne savent rien, qui voudraient savoir et ne pas savoir, qui ne savent plus ce que veut leur coeur et qui debout vont et viennent, comme des somnambules, dans la monotonie d'un drame sans nom, sans précédent, sans fin... Patience! Elles les reverront. Toutes ont le devoir, le droit d'espérer et d'être exaucées.

Patience aux enfants, aux petits qui ne jouent plus, dont on s'occupe moins--ou davantage!--qui voient des larmes dans des yeux sans demander pourquoi, auxquels on ne parle de rien mais qui devinent tout... Patience! Ils crieront de nouveau dans la maison en fête, ils grandiront, se souviendront... Ils oublieront...

Patience à tous ceux qui écrivent... qui écrivent des lettres et n'en reçoivent pas! Patience des deux côtés, ici et là-bas, sur tout «le front» de la famille disjointe et plus unie.