Le comte Albert de Mun.—Phot. Nadar.

Les condoléances que reçoit Mme la comtesse de Mun disent assez quelles étaient les vertus du Français que le pays vient de perdre. Le Pape, le cardinal Amette, le président de la République et même le rédacteur en chef de l’Humanité se rencontrent ou se suivent dans l’expression de cet hommage. Ses amis, ses confrères de l’Académie viennent aussi sur sa tombe témoigner de leur regret pieux. M. Frédéric Masson salue le «grand chrétien». M. Paul Bourget lui rend les derniers devoirs dans un article qui est aussi émouvant par son ton de sincérité que par l’élégance de sa forme: «Les qualités de l’artiste en parole, dit-il, étaient incomparables chez de Mun. Il n’était pas besoin de la tribune pour qu’il les déployât. Que de fois, dans nos séances de l’Académie, j’ai admiré en lui cette puissance du verbe animé à l’occasion d’un débat auquel il prenait part!» Et sur l’homme même: «Chez Albert de Mun, la sérénité d’une existence vécue pleinement se reconnaissait à la bonne grâce, à l’aménité qu’il savait conserver à travers tous les désaccords.» Et pourtant, le sort ne le comblait point de ses faveurs: «Il est dur, il est cruel d’appartenir à une cause toujours vaincue, lorsqu’on sent que l’on porte en soi un homme d’Etat qui n’aura pas son heure. Quel ambassadeur eût fait un Albert de Mun, avec les dons de finesse qu’il avait aussi, avec ses façons de grand seigneur aimable et sa séduction faite de grâce, de tact et de fermeté.»

Il continuait son apostolat patriotique avec une virile énergie. Ses trois fils, qu’il avait formés à son exemple, combattaient aux armées. Lui, dans sa retraite, écrivait chaque jour une page éloquente que l’Echo de Paris publiait et où le public haletant trouvait à calmer son angoisse, à raffermir sa volonté. Il est mort pour ainsi dire sur le champ de bataille même, face à face avec ces ennemis qu’il avait affrontés déjà quand il avait trente ans. Sa mort met en deuil non seulement tous ceux qu’animent sa foi religieuse et ses espoirs politiques, mais tous les Français. Car en ces jours de guerre, tous les sentiments et toutes les idées se confondent, la foi avec le courage, le spiritualisme avec le patriotisme.

OBUS ET SHRAPNELLS ALLEMANDS


Le dernier rapport du général French nous a fourni des détails pittoresques sur les effets de l’artillerie allemande, et, principalement, sur ceux des howitzers lourds de campagne, qui lancent des obus d’un diamètre de 21 centimètres. Ces énormes projectiles font plus de bruit que de mal, dit le rapport. Ils ne sont dangereux que pour les êtres ou les objets placés dans leur «sphère de contact». Ils explosent, en touchant le sol, avec un fracas terrifiant, et creusent une sorte de cratère assez vaste pour qu’on puisse y enterrer cinq chevaux. Mais leurs éclats font gerbe en une seule direction, au lieu d’être projetés en tous sens comme ceux de notre obus de 75, si bien que des officiers français ont pu conter que ces projectiles, tombant à moins de deux mètres de distance, n’avaient eu d’autres résultats que de les recouvrir de poussière. Au moment de l’explosion, le projectile dégage une épaisse fumée noire qui affecte la forme d’une colonne ou d’un bouquet, d’où les sobriquets que lui ont décernés les troupiers anglais: coal-boxe (boîte à charbon) Jack-Johnson (en souvenir du champion nègre), Black-Maria (la Marie-Noire).

Comme le constate le général French, les Allemands semblaient compter sur l’impression démoralisante que ces gros projectiles devaient produire sur nos troupes, autant par le fracas de l’explosion que par les sifflements sinistres qui accompagnent leur trajectoire. Leurs obus de 210 auront eu ce résultat d’enrichir l’argot de «Tommy Atkins».

La seconde de nos photographies, prise le 4 octobre, au moment où les Allemands bombardaient les forts d’Anvers avec un redoublement d’énergie, montre le flocon de fumée grise, curieusement déchiqueté, que produisent les shrapnells alors qu’ils explosent à 50 ou 100 mètres au-dessus du sol en projetant en cône, comme une pomme d’arrosoir, une pluie de balles sphériques qui rappellent, par leur grosseur, les billes des écoliers.