Nous entrons, déjà fort émus par ce que nous avions vu au dehors. Dans le grand salon, quel inoubliable spectacle! Les grandes glaces sont étoilées par les balles; les meubles sont éventrés; par terre, des matelas, des sommiers, inondés de sang. Sur des fauteuils Louis XIII, des fantassins blessés sommeillent; d’autres, de leur main valide, écrivent des lettres, sur des tables dorées. Un vrai tableau à la de Neuville!
Une chambre du château de B...
Nous montons au premier; voici la chambre de la châtelaine: un obus a crevé le plafond et la cloison; l’armoire à glace est zébrée de cassures; le lit est défoncé; les tiroirs ouverts des commodes laissent échapper des lambeaux de linge fin; des dentelles déchirées, des peignes d’écaille brisés gisent avec des cartouches au milieu des platras. Tout cela, pêle-mêle, dans un désordre inexprimable; et, au milieu de ce désastre, sur la cheminée, une terre cuite intacte, la Flore, de Carpeaux, qui semble sourire à cette scène de dévastation.
On nous fait remarquer, dans une autre pièce, un boulet russe portant cette inscription: «Trouvé dans le parc de Bethancourt en 1814». A côté du boulet historique nos officiers ont placé un obus allemand avec la date: «1914».
Dans le parc, des tranchées creusent les belles pelouses. Au détour d’une allée, une maisonnette, grande ouverte, laisse voir des jouets d’enfants; des poupées dorment sagement dans des lits à rideaux près d’un minuscule ménage de porcelaine. Dehors, sur un tertre, un petit fourneau où cuisait probablement le dîner des poupées quand les mamans apeurées vinrent prendre les chers enfants dans leurs bras pour les emporter loin des barbares.
La mitraille a respecté ces petits riens, tandis qu’à vingt mètres de là un obus allemand tombait sur un kiosque où s’abritait un poste de dix hommes qui tous furent tués ou blessés mortellement. L’aspect est terrifiant: les morts ont été pieusement enterrés, mais on voit encore des débris informes de sacs, de gamelles, des képis lacérés, des lambeaux sanglants d’uniforme. Je ramasse un fragment de canon de fusil tordu en arc. Tous ces vestiges sont recouverts de cendre grise produite par la déflagration des gaz de l’obus.
A ce moment, l’officier qui nous guidait nous quitta pour interroger deux prisonniers. Ils avaient l’air placide et rassuré et se montraient pleins de déférence pour ce chef qui les questionnait en allemand, avec douceur.