23 septembre.—Nous allons essayer de gagner le front. De bon matin nous longeons les bords du canal de l’Oise, où sont amarrées des péniches aux couleurs gaies; l’air est ensoleillé et doux; le spectacle serait délicieux si le bruit du canon ne se faisait entendre.
A la tête d’un pont obstrué par une barricade en planches, un officier de chasseurs nous arrête: interdiction absolue d’aller à bicyclette, la zone étant dangereuse. Nous poursuivons à pied notre chemin, à nos risques et périls.
A T..., dans une auberge presque déserte, c’est tout juste si l’on peut nous donner un peu de vin. Nous possédons heureusement encore une boîte de sardines. La brave aubergiste nous sert en tremblant; on parle d’un mouvement offensif des Allemands. Pourtant un habitant de R... va essayer de rentrer chez lui; nous le suivons. Voici les approches de la ligne de feu. Un prêtre ayant le brassard de la Croix-Rouge se joint à nous.
Sur notre droite, une batterie de notre 75, dissimulée derrière des épaulements de terre, reste silencieuse; nous la dépassons bientôt, et nous nous arrêtons devant le double poste de B... Un officier de dragons lit attentivement nos papiers. Soudain éclate une détonation formidable, suivie de plusieurs autres, coup sur coup. Nous courbons le dos et la tête, à la joie des soldats du poste. C’est notre 75 qui entre en action.
Tandis que le lieutenant nous présente au commandant G..., un chasseur d’Afrique arrive, suivi d’un autre à pied, sans coiffure, l’uniforme souillé de terre, la tête ensanglantée et tuméfiée.
Un chasseur d’Afrique, démonté et qui vient d’être poursuivi par un détachement ennemi, raconte comment il s’est échappé.
«Mon commandant, dit ce dernier, nous étions tous deux en patrouille, lorsque des Boches invisibles nous envoyèrent des coups de fusil. Mon cheval s’effondre, tué net; je roule à terre; mon camarade pique des deux; étourdi, je me relève; les Boches m’ont «coursé», mais ils allaient moins vite que moi, à cause de leurs sacs, et me voilà.»—«Va te faire panser, mon garçon», dit le commandant.—«Oh! ce n’est pas la peine, réplique le brave petit chasseur, je vais me laver la figure; mais c’est mon cheval que je regrette!»
L’autorisation nous est accordée de visiter le château de B.... L’action y fut des plus chaudes, il y a trois jours. L’allée d’honneur est encombrée de fusils brisés, de cartouchières vides. Sur la terre, de larges taches de sang séché. Derrière la grande grille se trouvaient encore, il y a deux jours, des cadavres de Français et d’Allemands, côte à côte; des chevaux éventrés obstruaient l’entrée. L’ennemi, retranché dans le château, avait résisté; il avait fallu le prendre entre deux feux pour en venir à bout, après une lutte acharnée.