Nous nous disposions à prendre quelques croquis quand des balles passent au-dessus de nos têtes. L’aide-major nous invite à nous retirer, en nous assurant qu’il ne tient pas à nous reconduire sur un brancard. Il faut regagner le château; la nuit est proche. Nous prenons congé des officiers, mais nos adieux sont interrompus par des détonations formidables... «Ça, c’est pour nous, disent ces braves, c’est l’heure des obus allemands; dépêchez-vous!»

A partir de 6 heures, il est interdit de circuler sur les routes. Un lieutenant nous accompagne à 3 kilomètres de là, vers M.... Nuit noire. Nous suivons une patrouille encadrant, baïonnette au canon, une troupe de suspects. Après des «Qui vive!» impressionnants, un officier vient reconnaître notre groupe. Il nous interroge fort poliment, mais à la lecture de nos papiers sa figure devient grave. Nous ne devions pas franchir les lignes, il doit exécuter les ordres qu’il a reçus. A son grand regret, il nous retient donc prisonniers et s’en va rédiger son rapport pour le quartier général.

Deux gendarmes, qui nous surveillent, consentent à nous mener à l’auberge où nous ne trouvons d’ailleurs plus rien à manger. Nous sommes transis, non de peur, mais de froid. A la demande de nos gardiens, un reste de soupe nous est servi, au milieu des chuchotements... des «espions, sans doute!» Il nous faut monter dans un grenier, au-dessus du corps de garde. On nous a gratifiés de deux matelas nus. Les gendarmes s’apprêtent à se coucher sur la paille, mais nous les engageons à prendre un des matelas. Ils acceptent, remercient et... ne tardent pas à ronfler.

... Le lendemain nous étions libérés. Nous prenions à Compiègne l’unique train partant pour Paris, tout émus de ces visions à la fois héroïques et tristes, mais aussi d’une tragique beauté.

Julien Tinayre.

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UN TIREUR QUI NE GACHE PAS SA POUDRE
Photographie, prise à trois cents mètres de l’ennemi, d’une section de marsouins s’avançant par bonds et en tiraillant, sous la pluie et les obus.

Voilà un brave marsouin qui, comme on dit, ne gâche pas sa poudre aux moineaux. La troupe avance par bonds, en terrain découvert, sous le feu de l’artillerie, dont on voit les shrapnells arroser le champ ras. Pas de tranchées; pas d’abris, sauf un faible talus. A trois cents mètres, il y a l’ennemi, qui n’économise pas les munitions, d’habitude. La pluie des balles rivalise avec la pluie du ciel inclément. Ce vieux routier qui a couru le monde et «dégringolé» tour à tour, peut-être, le Chinois, le Targui et le Chleuh, est là, indifférent à la double averse, calme comme au champ de tir, ajustant posément l’adversaire choisi ainsi qu’il viserait la cible, et sans doute, faisant mouche à tout coup, ou presque. Et l’on admire, devant cette photographie, prise sur le terrain par un officier d’un sang-froid égal à celui de ses hommes, ces troupes de métier de la coloniale, si maîtresses d’elles-mêmes, et qui ont, depuis deux mois et demi, multiplié à l’envi les actions d’éclat.