Chaque village raconte une histoire tragique; certaines dépassent l’imagination par le raffinement de cruauté qu’elles révèlent. A Voivre, par exemple, les Allemands saisissent le curé, accusé d’espionnage pour avoir chez lui une carte plantée de petits drapeaux qui marquaient les lignes ennemies. Ils l’emmènent et lui annoncent qu’ils vont le fusiller. Chemin faisant, une femme les voit et intercède auprès du chef; on la saisit pour lui faire partager le sort du curé; plus loin un vieil homme aperçoit le cortège et supplie qu’on leur fasse grâce; on le prend à son tour et on les entraîne tous trois hors du village en leur annonçant leur exécution. Le prêtre est placé debout au milieu des deux vieillards à genoux et sur eux trois il chante le Libéra nos, Domine; le peloton tire, mais a ordre de ne viser que le prêtre; les deux autres sont épargnés; on a voulu seulement leur donner une leçon d’humanité.
Il est à peine besoin d’insister sur la misère de ces populations envahies. Il faut les empêcher de mourir de faim, de froid et leur assurer un abri. De leurs maisons, de leurs vêtements, de leurs récoltes, il ne reste rien. Plus tard, le gouvernement s’occupera de les indemniser; aujourd’hui, il s’agit seulement
de les faire vivre; et il faut faire vivre aussi ceux qui ont quitté leur village pour les parties non envahies du département et tous ceux qui, sur la frontière, sont sans ressources parce que l’usine où ils travaillaient a dû fermer ou parce que la terre dont ils se nourrissaient a été razziée; même dans la vallée de la Moselle, qui de Nancy à sa source est restée inviolée, l’approche de l’ennemi a causé des désastres; ce ne sont pas seulement les arbres abattus pour permettre le feu de notre artillerie; au gué de la Moselle, Charmes, si exposé, est intact, et M. Barrès, plus heureux que M. Poincaré à Sampigny, que M. Hanotaux à Pargnan, que M. Lavisse à Nouvion, plus heureux aussi que son voisin le général Lyautey, a retrouvé sa maison debout: ses boiseries du dix-huitième siècle, son fauteuil de sorcier et son bahut lorrain, ses naïves peintures paysannes sur verre et ses vieilles gravures, tout est à sa place, comme le cadran solaire qui marque l’heure sur la façade de sa maison. Mais déjà dans le malheureux jardin des arbres gisent à terre; toutefois les fleurs n’ont pas souffert et le propriétaire peut en prendre une gerbe pour les porter à l’un de ceux qui ont défendu les approches de Charmes, au colonel Marchand, blessé à la tête de la brigade coloniale qu’il commandait.
La maison de M. Maurice Barrès, à Charmes, restée intacte.
Les arbres jetés bas sont le moindre malheur. Mais, en plusieurs endroits, la récolte n’a pu être levée, faute de bras, la population mâle de 16 ans à 60 ans étant occupée aux travaux de terrassements militaires; bientôt, faute d’hommes et de chevaux, le labourage et l’ensemencement ne pourront peut-être se faire et ce sera une nouvelle ère de misère.
Dans la partie de l’Alsace occupée par nos troupes, le flux et le reflux des armées ont causé un universel malheur et la souffrance qu’endurent ces paysans d’Alsace est inexprimable. Sachons leur montrer que le premier geste de la «Douce France» qui vient à eux est un geste de secours et de compassion. Apportons-leur la vie et non la mort.
Aussi tous ceux qui n’ont pas subi l’invasion doivent-ils, dans un élan fraternel, venir à l’aide de ces malheureux qui ont souffert pour chacun de nous; c’est pour tous les Français un devoir de charité nationale, c’est pour tous les amis de la France la plus belle des œuvres que le secours aux victimes innocentes des barbares[1].
Gabriel Louis-Jaray.