Cette foi vive, agissante, les représentants du gouvernement allaient la retrouver, exaltée encore par l'ardeur de la lutte, aux lignes de bataille qu'ils gagnaient bientôt.

Ce fut là que les deux ministres apprirent la mort de M. Emile Reymond, le sénateur de la Loire, leur collègue au Parlement, leur ami, dont nous racontons d'autre part la fin héroïque. Quelques heures auparavant, ils lui avaient donné, en se détournant pour cacher leurs larmes, la suprême poignée de main. Lui, souriait, sans illusion pourtant sur son sort: «Dites-moi seulement que vous conserverez de moi un bon souvenir», murmuraient ses lèvres prêtes à se clore à jamais. En évoquant cette vision, les traits si mobiles de M. Aristide Briand se contractaient encore.

Des Hauts de Meuse, la position que l'ennemi nous a si désespérément disputée, M. Aristide Briand et M. Albert Sarraut assistèrent à une action dans laquelle 200.000 hommes, peut-être—100.000 de chaque côté—étaient engagés. Un temps radieux les favorisait. Dans un ciel bleu de panorama—ces vieux panoramas devant lesquels germèrent, voilà longtemps, dans nos âmes d'enfants, et l'horreur du Teuton et l'espoir des revanches—ils voyaient s'épanouir, puis se dissoudre au vent d'automne, les blancs flocons des shrapnells. Parfois, dans la terre en friche, dans les champs désertés, un gros obus s'enfouissait sous leurs yeux, à quelques centaines de mètres, avec un fracas sourd. Des crépitements de fusillades alternaient avec les grondements lointains du canon. Mais la plaine demeurait vide en apparence. Pas un être ne s'y agitait. Nul autre indice de la bataille que des fumées, de-ci de-là, des lueurs d'incendies, et du bruit tout alentour. Etrange impression, et si différente, confessait M. Aristide Briand, de celle qu'on s'attend à recevoir d'un pareil carnage. On a rêvé d'un classique Wouwerman ou d'un Van der Meulen, avec de pittoresques groupes épars de cavaliers, des charges furieuses: on n'a devant soi qu'un immobile paysage de Lorraine. La tâche, désormais, sera bien difficile pour les peintres de bataille!

Ce n'est pas de lui, en revanche, que je tiens ce détail: comme, en compagnie des officiers qui les guidaient dans ce voyage, les ministres déjeunaient à la hâte, non loin de l'hôpital où agonisait leur ami, un avion allemand vint planer sur la ville—par hasard, sans doute—et laissa choir quelques bombes. Un tir violent l'accueillit, si bien réglé qu'on crut un moment l'avoir descendu et qu'il fut contraint de prendre la fuite.

Une émotion plus forte, une émotion indicible, était réservée aux deux représentants du gouvernement à l'extrême étape de leur randonnée, à Belfort, la fière cité où l'ombre de Denfert-Rochereau semble exciter et soutenir encore les dignes héritiers de sa magnanimité.

De la citadelle dominant la plaine, le gouverneur montrait à ses hôtes la frontière ancienne, maintenant débordée, effacée par la bravoure de nos soldats, la terre d'Alsace, hier encore «annexée». Alors, un violent, un impérieux désir les anima, irrésistible: aller là, être les premiers, après les vainqueurs, à fouler ce sol reconquis, si longtemps et si ardemment convoité. On déféra à leur vœu. Et bientôt, avec leurs guides, avec leur petite suite, ils étaient à «Alt Münsterol» redevenu Montreux-Vieux. Ces lieux me sont familiers depuis une enquête dont, autrefois, L'Illustration me chargea par là. Je revois la petite gare, le passage à niveau, puis, tout proche, le poteau frontière de la route qui, bariolé de noir et de blanc, semblait porter le deuil de la province violemment séparée de la patrie, si bien que, par une sorte de timide pudeur et de fierté, je ne voulus pas même l'atteindre. Plus heureux, les nouveaux pèlerins français purent éprouver la légitime et la troublante volupté de se grouper à son pied, de le toucher, de le caresser, pour mieux dire, de délecter leurs yeux à ses couleurs toutes fraîches... Car il est maintenant tricolore, comme le mât qui, sur la voie ferrée, indique encore l'ancienne limite entre la civilisation et la barbarie. De ce terme, leurs regards purent s'élancer, brillants d'un rêve radieux, sur la route bientôt libre qui s'enfonce vers l'Est, vers le Rhin. Et il faut espérer que, quelque jour prochain, dans un de ces frémissants discours qui soulèvent les foules, M. Aristide Briand dira quels sentiments à cette heure l'agitèrent, et quelle fierté gonfla sa poitrine, quel sain orgueil d'avoir été si prévoyant, si vigilant serviteur du pays, au jour où, à peu près seul contre l'opinion entière, il se fit le champion passionné du retour «aux trois ans».

GUSTAVE BABIN.

Un Christ brisé sur une tombe par un des projectiles qui ont atteint le cimetière de Reims.