L'ACHÈVEMENT DU DÉSASTRE D'ARRAS.—Le beffroi détruit par un nouveau bombardement.

Lorsque tombe le soir sur cette ville anéantie, aux rues encombrées de fil de fer, aux toits qui, à chaque minute, laissent échapper de leurs tuiles, les heures deviennent soudain lugubres. Les ménagères sont rentrées; on n'entend plus le bruit du balai qui lave, le bruit de l'eau qui coule du seuil sur le trottoir. La vie qui s'essayait vaillamment à reprendre s'est tout à coup découragée. L'odeur de brûlé devient plus lourde et plus écœurante, et le canon qui tonne durement tout autour de la ville ne dissipe pas l'angoisse qui vous étreint.

Je me rappelle mes promenades du soir dans les rues d'Arras, autrefois,—il y a quatorze ans. Et je revois ces petites lumières qui éclairaient le fond des maisons où les cuivres reluisaient, où tout était rangé selon un ordre invariable, où il semblait que la vie avait raison du temps...

C'est à Albert, quelques jours après, que l'auteur de ces lignes a appris qu'un nouveau bombardement avait aggravé l'œuvre du premier:

Albert, 23 octobre.

De nouveau, l'ennemi bombarde la malheureuse petite ville d'Albert, et c'est là, sur des cendres toutes chaudes et sous les trajectoires des obus, que j'apprends l'achèvement du désastre d'Arras! Le beffroi est tombé, le lion des Flandres est abattu; ce qui restait debout de la Petite Place est, m'affirme-t-on, détruit; les ambulances ont, encore une fois, servi de cible...

Nos ennemis, en effet, ne pouvaient pas se retirer en laissant derrière eux autre chose que des ruines! C'est un surcroît de torture pour nous, mais c'est aussi un peu plus de dégoût, un peu plus de mépris, un peu plus de colère qu'ils ajoutent en nos âmes.

Que le beffroi soit à bas, que des monuments séculaires soient en flammes, que des ambulances soient en cendres, le son qu'ont rendu les vieilles cloches en tombant est le glas de celui qui, criminel insensé, a outragé toute une histoire et toute l'humanité.

GASTON CHÉRAU.

LA PROTECTION DE COMPIÈGNE