Ces deux soldats fraternellement unis, et pourtant si dissemblables, ont une bien belle histoire. La voici:

Dès les premiers jours d’août, quand éclata la guerre, le père D..., un fils d’Auvergne, devenu petit commerçant dans la banlieue de Paris, parut se transformer. Vieux sang ne saurait mentir. Il se souvenait de son service militaire, au Tonkin, et aussi qu’il avait eu un oncle tué à Reichshoffen. En dépit des objections des autorités et de son épouse, il réussit à fonder une garde civique. Des individus à mine équivoque rôdaient par le pays. Le fusil de chasse à l’épaule, le père D... aperçut un jour un promeneur suspect. Par trois fois, il le somma vainement de montrer ses papiers. Alors coup de feu à chevrotines... Le père D... s’approcha. L’homme était à terre. Dans ses poches, des statistiques, des plans de forts. Le maire, le commissaire spécial furent mandés. On se transporta au domicile du personnage. On trouva un uniforme de capitaine de la landwehr et l’ordre de rejoindre son régiment à Paris! Le vieux chasseur fit un cran à sa ceinture: il avait tué son premier Boche.

Mais ce n’était là qu’un préambule. Une obsession tourmentait le père D... Il en avait bien touché un mot à son épouse, mais la digne femme avait poussé les hauts cris. Et ses affaires, et ses enfants, et elle-même! La guerre! A cinquante ans! Mais il était fou!

Un jour, enfin, il n’y tint plus et se présenta au bureau de recrutement. On était peu disposé à l’écouter; mais il montra tant d’éloquence qu’on finit par accepter ce vétéran à la barbe plus blanche que grise, au nez orné d’une paire de lunettes.

Vers la mi-septembre, le père D... se trouvait sur le front. C’est ici que l’épopée commence. Simple soldat à son arrivée au régiment, il était promu caporal huit jours après, sergent dix jours plus tard. Désirait-on des volontaires pour un coup de main? C’était toujours le père D... qui de sa voix caverneuse répondait le premier: «Présent!» Signalait-on là-bas, dans la tranchée, un tireur boche trop adroit? C’était lui qui se chargeait de le descendre. Le régiment donnait-il tout entier à l’attaque? C’était encore lui qui se glissait au premier rang. Il fut, avec son colonel, un brave entre les braves, le merveilleux entraîneur de son régiment. Ce vieil homme, par son humeur endiablée, son insouciance, son courage, donnait l’exemple à tous. Les jeunes recrues lui demandaient conseil et ne redoutaient rien tant que son blâme. Les trembleurs n’osaient se montrer devant lui. Au fait, depuis qu’il était là, il n’y avait plus de trembleurs!

Voilà que l’assaut est ordonné contre une position qui domine ces profondes carrières à sangliers où les Allemands se retranchent. La nuit tombe. La tâche sera rude. Le colonel s’est porté en avant. En tête des éclaireurs, il aperçoit le père D..., le corps plié, le fusil à la main, l’œil aux aguets...

—Encore toi!

—Toujours moi, mon colonel.

—A ton âge! Mais tu n’es pas à ta place, ici!