Le roi Albert et le président de la République française, suivis de M. Millerand, du général Joffre et de M. de Broqueville, pénètrent dans l’Hôtel de Ville de Furnes, à quelques kilomètres du front de combat, le 1er novembre.

Voir l’article, [page 339].

LES GRANDES HEURES


LES ANONYMES

Combien est grande la détresse du soldat qui n’a sur sa tombe de bataille hâtivement creusée et parée qu’une croix de bois où déjà s’efface une inscription devenue illisible! Et pourtant cette détresse est avantageuse encore et privilégiée si vous la comparez à celle des morts perdus, disparus à jamais, engloutis dans les profondeurs de l’immense inconnu, comme le marin dans le sein des flots. Devant le petit tumulus des premiers on peut au moins se dire: «Un homme est là qui est tombé pour son pays. Je ne sais pas quel il est... je sais qu’il est là.» Il ne m’en faut pas plus pour que mon esprit se recueille et que le renflement de terre s’offre à mes deux genoux comme un parfait prie-Dieu... Mais s’il n’y a pas de tumulus, pas de croix, pas d’écriteau, même pas ce léger renflement, si vite affaissé et aplati, qui m’indique à moi, défunt de demain, la place du vivant d’hier et si cependant, malgré l’absence totale de signes extérieurs, quels qu’ils soient, je suis amené à me poser, dans le doute, la question terrible: «Peut-être y a-t-il là des morts? oui... des morts dissimulés et que rien ne révèle?»... si je dois, en ce cas, les prévoir, les soupçonner, les chercher, les deviner et les trouver, dans une certitude uniquement morale, et les repérer en quelque sorte, partout et nulle part, contre toute apparence matérielle,... alors j’éprouve une espèce de mal affreux et d’angoisse désolée. Ces morts anonymes m’obsèdent. Je reconstitue leur obscure Iliade.

Pourquoi, plus que d’autres, étaient-ils voués à la radiation complète, irrévocable? Est-ce exprès, intentionnellement qu’ils furent supprimés, sans que l’on en parlât, sans qu’ait été publiée la moindre mention publique de leur décès et du lieu de leur sépulture? Non! Si l’on n’en a rien dit, ce n’est ni par oubli ni par indifférence, mais parce qu’ils étaient trop et qu’on n’a pas eu le temps! Ils formaient un «ensemble», ils constituaient le champ prodigieux et illimité de la future récolte, aussi sont-ils tombés par centaines, par milliers, et bien davantage, comme se couchent sous la faux les innombrables épis, et, de même qu’eux, ils sont demeurés impersonnels par la continuité magnifique et inépuisable de leur chute... Quand on célèbre la beauté de la moisson, s’inquiète-t-on de l’histoire et du passé de chaque tige? Nul ne s’en préoccupe; on ne songe qu’au pain qui nourrira les hommes. Mais il n’est pas défendu à quelques rêveurs équitables retenus en arrière d’essayer de citer, sans les connaître, ces héros innommés qui n’ont pas brillé dans les ordres du jour et qui méritaient, plus d’une fois, d’y figurer, ces soldats simples, sans orgueil, qui par rangées toutes pareilles se sont succédé à terre, étendus roide le jour ou dans les ténèbres, et qui défigurés par l’obus ou par le masque de l’agonie ont tout perdu, jusqu’à leur ressemblance... sur lesquels n’a pu être retrouvée la médaille d’étain attachée à leur poignet par un cordon noir... ceux qui, frappés, ont été mourir à leur aise dans des coins, dans des cachettes où on ne les a découverts qu’au bout d’une ou deux semaines... ou bien qui, broyés par les roues des caissons et les sabots de la cavalerie, offraient une vue insoutenable et qui ont pour ainsi dire exigé eux-mêmes qu’on les inhumât tout de suite, sans les regarder, dans un infernal désarroi, en détournant les yeux d’horreur et de compassion... et ceux encore que l’on a dû, pour plus de hâte, incinérer, comme font les Indiens des bords du Gange qui sont venus ici promener leurs turbans.

Tous ceux-là... c’est sur eux qu’en ces jours d’inexprimable deuil je me penche, avec une torche à la main, pour tâcher de les discerner et de les éclairer dans le gouffre mystérieux de la fosse commune. Pauvres gens! Ils n’ont rien demandé et on ne leur a rien accordé, même pas une planche où soient tracés deux mots. Ils ont été «évacués» sans un merci nominatif. Ils ne sont pas difficiles. D’ailleurs nous sommes sûrs que s’ils retrouvaient la parole ils ne réclameraient pas. Ils diraient: «C’est bien ainsi.» Et cependant, pour leurs parents, pour ceux qui les aimaient, ils seront maintenant des morts plus écartés, très différents des autres, ils demeureront des disparus, ceux qui, à partir d’une certaine date ont cessé de donner signe de vie, sans que malgré toutes les recherches, on ait jamais eu ensuite un seul indice et le moindre détail relatifs aux circonstances et à la façon dont ils ont été rayés du nombre des humains. Leur famille désemparée se sentira éternellement «coupée» d’eux, plus privée de leur absence que si l’on savait où sont présents leurs restes inanimés. Car c’est une oppression à nulle autre pareille—quand il s’agit d’un mort—que d’être «dans le vague» et de se répéter sans relâche: «Où sont-ils?» Voilà la question. Ici? Là? Plus près? Plus loin? En Alsace? Dans les Vosges? Dans l’Aisne? Dans la Marne? En haut? En bas? On s’est battu dans tant d’endroits que l’on est mort un peu partout! Comment savoir? Quel embarras!

Les soupirs montent à nos lèvres et les larmes à nos yeux... Arrêtons-les. Dominons-nous... Regardons ces morts sans fléchir et ne les plaignons pas. Leur anéantissement, qui nous semble plus profond, n’est qu’une trompeuse apparence. Anonymes, ils ont la gloire solide et sûre des forces qui ne sont profitables qu’à la condition de demeurer secrètes. Leurs moyens isolés, épars, remportent le succès du faisceau et de la cohésion, précisément par le sacrifice de la personnalité. Beaucoup plus ambitieux parce qu’ils sont plus détachés, ils n’obtiennent qu’en renonçant, jusqu’à la fin, même après la vie. Grâce à cette manière ils deviennent les sources cachées, mais les plus actives et les plus riches, de la vie nouvelle prête à jaillir, ils sont l’humus, l’engrais miraculeux de l’idéal futur, le terrain spécial de la résurrection, le domaine public de l’immortalité. Quoi? Des tombeaux courants? Des petits carrés? Des morceaux de patrie chichement mesurés, au centimètre? à eux? Des plates-bandes à ces géants? Vous n’y pensez pas?... Ils ont davantage et méritent mieux. Ils sont l’Armée, l’armée innombrable, obscure et magnifique, la masse, la houle, le flot débordant auquel tout appartient: les espaces illimités qu’ils ont couverts de leurs nappes épaisses, toutes les régions qu’ils ont gagnées en y passant, les sols marneux, les craies de Champagne, les dunes de Flandre, les sables mouvants, les pics, les marécages..., toutes ces étendues sont leur bien, leur empire... et c’est à peine suffisant. L’incertitude, l’ignorance même de la place insoupçonnable où ils se sont tous si savamment tapis, communique à leur sépulture un vaste et spécial mystère. Ainsi, respectons, puisqu’ils l’ont voulue, l’énigme de leurs os. Comprenons qu’en acceptant de ne les chercher nulle part, nous les trouverons mieux partout, et ne les rapetissons pas en prétendant les localiser. Vainqueurs posthumes, ils s’assimilent au sol par une liaison plus étroite et justifiée, ils ont la plus pure et la plus certaine des «concessions», parce qu’elle est presque immatérielle. Personne ne peut profaner leurs restes insaisissables. Ils échappent aux méfaits des survivants, aux caprices de l’ingratitude, et leur dépouille n’ayant pas reçu d’éphémères honneurs sera plus longtemps vénérée. Ils auront les soins assidus de la nature dont le tranquille zèle jamais ne cesse et ne se ralentit, dont la mémoire est régulière. Sur eux l’herbe verte, les fleurs, la neige et les feuilles mortes seront toujours renouvelées.