Aussi ne pourra-t-on plus fouler un champ, se baisser sous les branches, traverser une prairie... regarder simplement à terre sans ranimer l’image inconnue de ces morts et les envelopper d’un grand manteau d’amour. Nous les sentirons avec nous, plus mêlés à la vie, plus libres, ayant des coudées plus franches que s’ils étaient relégués dans l’enceinte des nécropoles... Ils feront partie des saisons. L’an prochain devant un blé plus beau, devant une vigne plus lourde, on dira: «Ce blé qui mûrit vient du fond de leurs entrailles... Le sang de cette grappe est le vin de leur cœur...»

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Et à côté de ceux-là, «des anonymes de la mort», en voici d’autres qu’il faut également tirer de l’ombre et dévoiler: les anonymes de la vie, les discrets acharnés du bien, les modestes du sacrifice et les honteux du dévouement: sœurs de charité, infirmières, médecins, brancardiers, bourgeois, employés, ouvriers, petites gens, passants de la rue et des abords de la bataille, dont la guerre a fait des héros qui refusent d’être en vedette.

Dans l’ordinaire, ils étaient «comme tout le monde». Mais la pitié, la douleur, la colère patriotique, la furie de la compassion les ont soudainement révélés aux autres et à eux-mêmes.

Quand la ville a été un matin secouée de terreur, qu’on a dit: «Ils arrivent!» que sous l’aboiement des premiers boulets les habitants se sont enfuis dans un hallali d’épouvante... les anonymes de la vie, qui auraient pu partir eux aussi et souvent dans d’excellentes conditions, sont restés... d’abord en manière de blâme et de reproche à la panique, et puis pour étayer ceux qui étaient forcés de demeurer, que tout et rien ne retenaient sans doute, mais qu’une irrésistible puissance de tendresse et de déchirement clouait et attachait à leur cité, au quartier, à la maison, à la chambre, à leur bien, à ce qui avait été jusqu’à ce jour leur courte joie sur la terre... Ceux-là méritaient maintenant qu’on les aidât, qu’on ne les lâchât pas... Au noble soin de rallier leur détresse et de protéger leur impuissance, ces anonymes se sont voués, de toutes parts, avec un courage qui imposera l’admiration et le respect pour des siècles. Des femmes, des jeunes filles de hardiesse virginale, des timides citoyens galvanisés de bravoure, des prêtres, des vieillards, des hommes de devoir, de sagesse et d’autorité ont surgi d’entre les blessés et les morts, sont nés des cendres et des ruines, pour être à la hauteur du désastre et pour élever les âmes au-dessus des panaches de l’incendie. Rien ne leur fut impossible. Organiser la résistance et le salut, atténuer le ravage, aller au-devant de l’ennemi sans attendre qu’il vienne à vous, avoir mieux que du cœur: de la tête, parler la voix tranquille et les yeux clairs aux officiers casqués, discuter avec eux, débattre pied à pied le chiffre de l’impôt du sang et s’offrir soi-même en otage, faute de mieux; donner sa vie en caution, tomber enfin d’accord forcé sur la somme et courir par les rues fumantes la quêter, la réunir, la rapporter en tas et puis subir alors des exigences nouvelles, être pressuré davantage, contraint de retourner obéir à ces prétentions exorbitantes, et au milieu de tout cela, que l’on réussisse ou que l’on échoue, se maintenir en belle allure morale et en dignité française... quoi qu’il puisse arriver!... c’est ce qu’ont fait pendant des jours et des semaines, des êtres surhumains, merveilleux, qui se sont multipliés, épuisés en marches, en paroles, en raisonnements, en discussions serrées, en ripostes troublantes, qui ont accompli des prodiges d’adresse, d’éloquence palpitante et fière pour essayer, sinon d’attendrir, du moins d’ébranler et de convaincre le Teuton... et qui plusieurs fois, par la logique, la raison, le bon sens, le tour et la présence d’esprit de leur volonté, y sont presque parvenus... Autre guerre dans la grande, et faite, elle aussi, sous les balles, pendant qu’éclatent les obus, que crépitent les toits en flammes.

Et ce sont toujours ces mêmes anonymes qui, entre les chevaux des uhlans, ont suivi à pied, ont été conduits hors de la ville nu-tête, au vent du désastre, comme dans les peintures du moyen âge, qui ont été menacés du fusil, de la corde et du revolver, que l’on a mis en joue et que l’on a relâchés... quand on a vu qu’ils n’avaient pas peur.

Faut-il aussi parler des secours matériels, spirituels, des remèdes, des soins, des soupes, des viatiques de toutes sortes qu’ils ont portés parmi les éboulements? des victimes qu’ils ont sauvées in extremis, des réfugiés qu’ils ont retirés des caves après qu’ils les y avaient cachés, des prêtres et des médecins qu’ils ont été quérir à tout prix et qui sont venus, par le plus court chemin,... des enfants qu’ils ont ravis sous leurs manteaux, dans une fuite atroce, comme s’ils les volaient?... Pensez-vous aux escaliers de maison vacillante, de tours prêtes à crouler, de clochers et de souterrains montés et dégringolés, quatre à quatre, sous la pluie d’enfer...? Et les nuits sans sommeil, prolongées à tant écouter! où l’heure est martelée chaque minute, chaque seconde par un abominable fracas qui ne se tait jamais! Et les prières suprêmes! les baisers du dernier soupir! les sanglots retenus quand on n’en peut plus et que l’on se croit au moment décisif et convoité de paraître devant Dieu... Enfin! Enfin! Plus de terre!

Eh bien, après avoir vécu toutes ces grandeurs et toutes ces horreurs, et en avoir triomphé, par miracle, après avoir vu venir et repartir l’Allemand, après avoir espéré, désespéré, souffert l’inimaginable et surmené toutes les forces de leur corps et de leur cœur... les «anonymes de la vie» ne veulent pas qu’on en parle, à eux ni à personne... Vous les interrogez, vous leur demandez: «Qui êtes-vous? Votre nom?—Inutile, vous disent-ils, nous ne sommes rien. Ne me nommez pas, je vous le défends.—Mais pourquoi? Il faut pourtant bien que j’apprenne à l’univers qui a fait toutes ces actions?—Non. Ou alors, dites que c’est la Ville! C’est Reims, c’est Lille, c’est Arras. Ce n’est pas nous. Nous autres nous disparaissons. Nous avons joué notre rôle. Ne nous recherchez pas. Nous rentrons dans les catacombes, dans la cellule de notre vie.»

Ah! cela! c ’est le sommet du magnifique, le sublime qui déconcerte! Puisque vous aussi, humbles et glorieux combattants, vous voulez, comme la foule des soldats tombés, rester à l’écart et dans l’ombre après la bataille, nous exaucerons votre vœu. Mais malgré vous, plus tard, le secret percera... Si vite qu’en vous effaçant vous glissiez dans l’avenir, par les rues de vos villes dévastées et reconstruites, le long de vos cathédrales toujours debout, on saura vous deviner. Vous ne passerez plus qu’au milieu d’un murmure ardent de reconnaissance. On vous désignera d’une main qui bénit: «Celui-là, cet homme à barbe blanche... Cette mère et sa fille... au tournant du parvis... Ils en étaient... Sans eux!... Ce sont nos bienfaiteurs! les sauveurs, les gardiens de la cité!

Henri Lavedan.