Cette coutume barbare paraît avoir été en honneur d'abord chez les anciens rajahs du pays et dans la caste des Kshatryas, car il n'est fait mention dans les anciens auteurs que des suttys des ranies ou reines.

Le sacrifice n'était pas toujours volontaire; c'était de force, bien souvent, qu'on y traînait la victime.

Les suttys dans le Mahabarata

Parmi les héroïnes du dévouement dont parle le Mahabarata, il ne cite qu'incidemment le sacrifice de Madri, la deuxième épouse du roi Pandou, père putatif des cinq héros célébrés dans ce vaste poème encyclopédique.

Voici, en raccourci, la légende de la mort du roi Pandou, et du sacrifice de Madri son épouse.

Le roi Pandou, étant à la chasse, aperçut deux gazelles accouplées; aussitôt, il leur décoche une flèche et tue le mâle. Celui-ci était un brahmane qui avait eu la fantaisie de prendre cette forme de gazelle pour s'unir à son épouse.

Au moment d'expirer, il dit au roi Pandou: Puisque, cruel Kshatrya, tu m'as ravi l'existence, avant que j'eusse parfait mon désir, tu subiras la peine du talion; car, toi aussi, tu mourras dans les bras de ton épouse avant d'avoir joui complètement, et de plus tu seras frappé d'impuissance. Pandou, en effet, épousa deux femmes et n'eut point d'enfants; mais cependant, il en obtint cinq par l'opération miraculeuse des Dieux Indra, Yama et les deux Advins.

Un jour que le roi Pandou se promenait dans la forêt avec Madri, sa deuxième épouse, excité par la vue de ses charmes, il voulut s'unir avec elle malgré qu'elle s'y refusât, redoutant pour lui le fatal moment; Pandou, aveuglé par sa passion, l'y contraignit; il s'unit donc à elle, mais il fut frappé de mort dans ses bras.

Après ce fatal événement, Madri, l'âme troublée et s'accusant d'être la cause de la mort du roi, dit à Kounti, la première épouse: Maintenant que ce monarque est mort dans mes bras, je le demande en grâce, illustre Kounti, de me laisser monter sur son lit funéraire; car il est juste que je suive ce monarque chez les mânes, puisque c'est dans mes bras qu'il a trouvé le chemin de la mort. La noble Kounti reprocha à Madri sa faiblesse pour ce prince, puisqu'elle connaissait son impuissance et la malédiction qui pesait sur lui: tu n'aurais pas dû lui laisser accomplir cette fantaisie érotique, que je lui ai toujours refusée. Pourtant, fille de Balkan, tu es heureuse, car il t'a été donné de voir une fois le visage enflammé par le désir, et le membre dressé de ce vertueux monarque, ce qui ne m'est jamais arrivé à moi.

Ne m'en veux pas de cela, noble dame, repartit Madri et veuille me laisser suivre notre époux dans la mort; accorde-moi cette grâce, vertueuse Kounti; adopte mes deux enfants, et veuille avoir pour eux les mêmes soins maternels que pour les tiens.