«Pardonne-moi; je ne te ferai plus jamais pareille injure. Accorde-moi seulement un soupir, ô aimable Rhadica; car je succombe à mon tourment. Ne vois pas en moi le terrible Mahésa [110]. Une guirlande de lys aquatiques orne mes épaules de ses tours délicats; les bleues pétales de lotus des champs brillent sur mon cou; ce n'est point la tache bleue d'un poison [111]. Mes membres sont frottés de poudre de sandal et non de cendres funéraires.
«O dieu de l'amour, ne me prends pas pour Mahadéva [112]. Ne me fais pas une nouvelle blessure; ne viens pas vers moi irrité. Je n'aime déjà qu'avec trop de passion, et cependant j'ai perdu ma bien-aimée!
[Note 110: Mahésa, nom de Siva, que l'Amour prenait pour but de ses flèches.]
[Note 111: Allusion au poison qu'avait avalé Siva.]
[Note 112: _Grand dieu, _nom de Siva, qui était frotté de cendres funéraires.]
«Ne prends pas dans ta main cette flèche empennée avec une fleur de l'arbre Amra! Ne bande pas ton arc vainqueur du monde. Mon coeur est déjà percé de traits que décochent les yeux de Radha noirs et fendus comme ceux de l'Antilope. Cependant je ne jouis point de sa présence. Ses yeux sont des carquois pleins de dards, ses sourcils des arcs et les pointes de ses oreilles des cordes de soie (pour lier). Ainsi armée par Ananga, le dieu du désir, elle marche, déesse elle-même, à la conquête de l'univers [113]. Tout entier à elle, je ne rêve qu'à sa délicieuse étreinte, à l'éclair éblouissant de ses yeux, à l'odorant lotus de sa bouche, au nectar de son doux parler, à ses lèvres rouges comme les baies du Bimba; cet ensemble de merveilles qui remplit mon esprit, loin de calmer ma douleur de son absence, la rend plus vive.
[Note 113: Incessu patuit dea (Virgile).]
«La messagère de Radha trouva le dieu désolé, sous des vaniras qui ombrageaient la rive de la Yamuna. Se présentant à lui avec grâce, elle lui décrivit en ces termes l'affliction de sa bien-aimée:
«Elle rejette loin d'elle l'essence du bois de sandal; jour et nuit, et même pendant le clair de lune, gisant morne et immobile, elle couve son noir chagrin; elle dit que le zéphyr de l'Himalaya est empesté et que les bois de sandal sur lesquels il a passé sont le repaire des serpents venimeux.
«Ainsi, ô Mahadéva, en ton absence, elle ne peut supporter la cuisante douleur de la blessure que lui a faite le trait de l'amour. Son âme est fixée sur toi. Le désir la transperce sans cesse de nouvelles flèches; entrelaçant des feuilles de lotus, elle compose une armure pour son coeur dont tu devrais être la seule cuirasse. Elle forme sa couche des fragments des flèches décochées contre elle par Kama; ils ont remplacé les douces fleurs sur lesquelles elle aimait à reposer entre tes bras. Son visage est comme un lys aquatique voilé par une rosée de larmes, et ses yeux paraissent comme les lunes qui laissent tomber leurs flots de nectar quand, dans l'éclipse, elles se débattent sous la dent du dragon furieux.