«Avec du musc elle te peint avec les attributs du dieu aux cinq flèches qui vient de vaincre le Makar, ou bien sous la forme du requin armé d'une corne aiguë et d'une flèche ayant pour pointe une fleur d'Amra; quand elle a tracé ainsi ton image, elle l'adore.
«O Madhéva, s'écrie-t elle, je suis gisante à tes pieds, et en ton absence, la lune même, quoiqu'elle soit un vase plein de nectar, embrase mes membres.» Alors, par la force de l'imagination, elle te voit devant elle, toi qu'il est si difficile de posséder. Tour à tour, elle soupire, sourit, se désole, pleure, marche successivement de tous les côtés, passe de la joie aux larmes, et des larmes à la joie. Elle a pour abri la forêt; pour filets de défense, le cordon de ses suivantes; ses soupirs sont la flamme d'un fourré auquel on a mis le feu; elle-même, hélas! par l'effet de ton absence, est devenue un timide faon (femelle du chevreuil), et l'amour est un tigre qui bondit sur elle comme Yama, le dieu de la mort. Son beau corps est si affaibli que, même la légère guirlande qui ondule sur sa gorge est pour elle un fardeau. Tel est, ô dieu à la brillante chevelure, l'état auquel ton absence a réduit Radha. Quand on répand sur son sein la plus fine poudre de sandal mouillée, elle tressaille comme si un poison la déchirait. Ses soupirs sans trêve forment un souffle ininterrompu et la brûlent comme la flamme qui réduisit en cendres Candarpa. Elle jette tout autour d'elle les regards de ses yeux pareils à des lys d'eau bleus aux tiges brisées qui épanchent des rayons de lumière. Même son lit frais de tendres feuilles est pour elle un brasier. La paume de sa main soutient sa tempe brûlante et sans battement comme le croissant qui se lève à la chute du jour. «Heri, Heri», ton nom seul interrompt le silence dans lequel elle est plongée, comme si son destin était accompli, comme si elle mourait avec bonheur de ton absence. Elle dénoue les tresses de ses cheveux; son coeur palpite avec violence; elle profère des plaintes inarticulées; elle tremble, elle languit, elle rêve; elle ne peut rester en place; elle ferme les yeux, elle tombe, elle se relève, elle s'évanouit dans sa fièvre d'amour; elle peut vivre, ô céleste médecin, si tu appliques le remède; mais si tu es cruel, elle succombera à son mal. Ainsi, divin guérisseur, le nectar de ton amour rendra la vie à Radha. Tu ne peux le refuser à moins que tu ne sois plus dur que la pierre de la foudre. Son âme a longtemps souffert; le bois de sandal, le clair de lune [114] et le lys aquatique qui rafraîchissent tous les autres, ont été pour elle comme des charbons ardents. Cependant elle médite [115] patiemment et en secret sur toi qui seul peux la soulager. Si lu es inconstant, comment pourra-t-elle, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre, prolonger sa vie, même d'un seul moment? elle que je viens de voir ne pouvant supporter ton absence, même pour un instant, comment ne sera-t-elle pas brisée par ses soupirs, aujourd'hui que de ses yeux déjà presque fermés, elle regarde les branches empourprées du Kasala qui lui rappellent le printemps, cette saison qui a couronné ton amour pour elle.
[Note 114: Le froid produit par la réverbération des rayons de la lune pendant les nuits claires était un fait d'expérience déjà acquis à l'époque où écrivait Jahadéva. Arago en a donné le premier la théorie ou explication scientifique.]
[Note 115: Nous employons le mot méditer ici et ailleurs dans un sens différent de celui qu'il a généralement en français, parce nous ne pourrions sans périphrase rendre autrement le sens du mot indien qui veut dire: être en extase, ou en contemplation devant un objet qu'on voit ou qu'on se représente par la pensée. Les Indiens méditent (sont en extase), par exemple, sur le nombril de Vichnou qu'ils se figurent par l'imagination.]
«C'est ici que j'ai fixé ma demeure; va promptement vers Radha; apaise-la par mon tendre message et amène-la vers moi.»
Telle fut la réponse de l'ennemi de Madhu à la confidente qui attendait anxieusement; elle s'empressa de retourner vers Radha et lui dit:
«Pendant que le tiède zéphyr souffle de l'Himalaya, portant sur ses ailes le jeune dieu du désir; pendant que de nombreuses fleurs inclinent leurs pétales épanouies pour pénétrer le sein des amants séparés, le Dieu couronné de fleurs sylvestres, ô mon amie, se désespère de ton absence.
«Même les rayons de la lune, qui font naître la rosée, le brûlent; et à mesure que le dard de l'amour s'enfonce dans son sein, il pousse des gémissements inarticulés, sa douleur ne connaît plus de bornes. Il ferme les oreilles au doux murmure des abeilles; son coeur est noyé de chagrin et chaque retour de la nuit double son tourment. Il abandonne son palais radieux pour la sauvage forêt où il a pour couche la terre humide, et balbutie continuellement ton nom sous le lointain berceau de verdure, but des pèlerins de l'amour. Il médite sur ta beauté, dans un profond silence qu'il n'interrompt que pour répéter quelque délicieuse parole qui autrefois coula de tes lèvres, source unique du nectar dont il est altéré. N'hésite pas, ô la plus aimable des femmes; suis le seigneur de ton coeur. Vois-le avec les magnifiques ornements de l'amour, assoiffé d'un regard favorable de tes yeux, chercher l'asile ombreux désigné. Les cheveux noués avec des fleurs sylvestres, il se hâte vers le bosquet caressé par un doux zéphir sur la rive de la Yamuna; là, prononçant ton nom, il joue de son divin chalumeau. Oh! avec quel ravissement il regarde la poussière dorée qu'arraché aux fleurs épanouies le zéphir qui a baisé tes joues! L'esprit abattu comme une aile qu'on traîne et faible comme une feuille qui tremble, il attend sans doute ton arrivée, les yeux anxieusement fixés sur le sentier que tu dois fouler. Quitte, ô mon amie, les anneaux qui résonnent à tes chevilles délicates dans ta danse légère; jette rapidement sur tes épaules ton manteau azuré et cours au sombre berceau de verdure.
«Pour prix de ton empressement, ô toi qui luis comme l'éclair, tu brilleras sur la poitrine bleue de Murari semblable à un nuage printanier orné d'un cordon de perles pareilles à une volée de cygnes blancs fendant l'air. Belle aux yeux de lotus, ne trompe pas l'espoir du vainqueur de Madhu; satisfais son désir; mais va promptement. La nuit déjà venue passera elle-même rapidement. Il soupire sans cesse; il tourne de tous les côtés ses regards impatients; il rentre dans le bocage; il peut à peine articuler ton doux nom; il arrange de nouveau sa couche de fleurs; il a l'oeil hagard; il délire; ton bien-aimé va mourir du désir. Le dieu aux rayons éclatants disparaît dans l'Occident; ta douleur de la séparation doit disparaître également. Les ténèbres de la nuit ont encore assombri les tristes pensées où se perd l'imagination passionnée de Govinda [116].
[Note 116: Govinda; le pasteur, Krischna.]