«Le discours que je t'ai adressé égale en longueur et en douceur le chant du Cocita. Si tu diffères, tu sentiras une souffrance insupportable. Saisis le moment pour goûter le plaisir délicieux en répondant à l'appel du fils de Devaci qui est descendu du ciel pour délivrer l'univers de ses maux; c'est une pierre précieuse bleue brillant au front des trois mondes. Il est avide de sucer comme une abeille, le miel du lotus odorant de ta joue.

Alors la jeune amie attentive voyant que, trahie pas ses forces, Radha ne peut quitter le bouquet d'arbres enlacé de lianes fleuries, retourne vers Govinda qu'elle trouve affolé par l'amour et lui peint ainsi l'état dans lequel elle a laissé Radha:

«Elle se désespère, ô souverain du monde, dans son asile verdoyant; elle regarde avidement de tous côtés dans l'espoir de ton arrivée; alors empruntant de la force à la douce idée de la réunion promise, elle avance de quelques pas, puis tombe défaillante à terre. Quand elle s'est relevée, elle fait des bracelets avec des feuilles fraîches qu'elle entrelace; elle revêt un habillement et des ornements pareils à ceux du bien-aimé, puis elle se regarde en riant et s'écrie: Voilà le vainqueur de Madhu! Alors elle répète sans se lasser le nom de Heriet, avisant un sombre nuage bleu, elle lui tend les bras en disant: C'est le bien-aimé qui approche.

Ainsi, pendant que tu diffères, elle s'éteint dans l'attente, désolée, pleurant, mettant ses plus beaux ornements pour recevoir son seigneur, refoulant clans son sein ses violents soupirs; puis, à force d'avoir l'esprit fixé sur toi, elle se noie dans une mer de décevantes chimères. Le froissement d'une feuille lui paraît le bruit de ton arrivée. Elle arrange sa couche, imaginant dans son esprit mille modes de plaisir; si tu ne te rends pas près d'elle, elle mourra cette nuit de désespoir.

A ce moment la lune versait un filet argenté sur les bosquets de Vrindavan et paraissait une goutte de sandal liquide sur la face du ciel qui souriait comme une jeune beauté; les nombreuses taches qui noircissent sa surface semblaient accuser ses remords d'avoir aidé les jeunes filles amoureuses à perdre l'honneur de leurs familles. Avec l'image d'un faon noir couché sur son disque, elle avançait dans sa course nocturne; mais Mahadéva n'avait point encore dirigé ses pas vers la retraite de Radha; éplorée, elle exhala cette plainte:

«Le moment assigné est venu et Heri, hélas! ne se rend point au bosquet. Le printemps de ma jeunesse, à peine commencé, doit donc se passer ainsi dans l'abandon! Où me réfugier, trompée comme je le suis par l'artifice de ma messagère? Le dieu aux cinq flèches a blessé mon coeur et je suis délaissée par l'ami pour qui j'ai cherché, la nuit, les réduits les plus mystérieux de la forêt. Depuis que mes meilleurs amis m'ont trompée, je n'aspire plus qu'à mourir; mes sens sont bouleversés et mon sein en feu; pourquoi, dès lors, rester en ce monde? Le froid de la nuit printanière m'endolorit au lieu de me rafraîchir et de me soulager; des jeunes filles plus heureuses que moi jouissent de mon bien-aimé, et moi, hélas! je regarde tristement les pierres précieuses de mes bracelets noircis par la flamme de ma passion. Mon cou, plus délicat que la fleur la plus tendre, est meurtri par la guirlande qui l'entoure, car les fleurs sont les flèches de l'amour et il se fait un jeu cruel de les décocher. J'ai pris ce bois pour ma demeure, malgré la rudesse des arbres Vetas; mais le destructeur de Madhu a perdu mon souvenir! Pourquoi ne vient-il point au berceau des flamboyants Vanjulas désigné pour notre rendez-vous? Sans doute, quelque ardente rivale l'enlace dans ses bras, ou bien des amis le retiennent par de joyeux divertissements. Sinon, pourquoi ne se glisse-t-il pas dans le bosquet à la faveur des ténèbres de la froide nuit? Peut-être, à cause de la blessure reçue au coeur, est-il trop faible pour faire même un seul pas!»

A ces mots, levant les yeux, elle voit sa messagère revenir silencieuse et triste, sans Madhava; la crainte l'affolle, elle se le représente au bras d'une rivale et elle décrit ainsi la vision qui l'obsède:

«Vois, en déshabillé galant, les tresses de ses cheveux flottants comme des bannières de fleurs, une beauté plus attrayante que Radha, qui jouit du vainqueur de Madhu. Son corps est transfiguré par le contact de son divin amant; sa guirlande s'agite sur sa gorge palpitante. Sa figure, semblable à la lune, est sillonnée par les nuages de sa noire chevelure et tremble de plaisir pendant qu'elle suce le nectar de ses lèvres; ses pendants d'oreille étincelants dansent sur ses joues qu'ils illuminent, et les clochettes de sa ceinture tintent dans ses mouvements. D'abord pudiquement timide, elle sourit bientôt au dieu qui l'entoure de ses bras et la volupté lui arrache des sons inarticulés, pendant qu'elle nage sur les flots du désir, fermant ses yeux éblouis par la flamme de Kama qui la consume. Et voici que cette héroïne des combats amoureux tombe épuisée et réduite à merci par l'irrésistible Mahadéva. Mais, hélas! le feu de la jalousie me dévore et la lune lointaine qui dissipe les chagrins des autres mortels double le mien.

«Vois encore là-bas l'ennemi de Mura, tout entier au plaisir dans le bosquet que baigne la Yamuna! Vois-le baiser la lèvre de ma rivale et coller à son front un ornement de musc pur, noir comme la jeune Antilope qui se dessine sur le disque de la lune. Maintenant, comme l'époux de Reti, il entremêle à sa chevelure des fleurs blanches qui brillent entre les tresses comme les éclairs entre les nuages ondulés. Sur les globes de ses appas, il place un cordon de pierres précieuses qui y brillent comme de radieuses constellations sur deux firmaments. A ses bras arrondis et gracieux comme les tiges du lys aquatique et ornées de mains luisantes comme les pétales de sa fleur, il met un bracelet de saphyrs semblable à une grappe d'abeilles. Ah! vois comme il attache autour de sa taille une riche ceinture illuminée par des clochettes d'or qui, lorsqu'elles résonnent, semblent se rire de l'éclat bien inférieur des guirlandes de feuilles que les amants suspendent aux berceaux mystérieux pour se rendre propice le dieu du désir. Couché à son côté, il place le pied de cette belle sur sa poitrine brûlante et la teint de la rouge couleur du Yavaca. Vois-le, mon amie! Et moi, qu'ai-je fait pour passer ainsi mes nuits sans joie dans la forêt impénétrable, pendant que l'infidèle frère de Haladhera étreint ma rivale?

«Pourtant, ô ma compagne, ne va pas te désoler de la perfidie de mon jeune infidèle! Est-ce ta faute s'il se livre à l'amour avec une troupe de jeunes filles plus heureuses que moi? Vois comme mon âme, subjuguée par ses charmes irrésistibles, brise son enveloppe mortelle et se précipite pour s'unir au bien-aimé! Celle dont jouit le dieu couronné de fleurs s'abandonne sur un lit de fleurs à lui, dont les yeux folâtres ressemblent aux lys d'eau agités par la brise. Près de lui, dont les paroles sont plus douces que l'eau de la source de vie, elle ne ressent point la chaleur du vent brûlant de l'Himalaya. Elle ne souffre point des blessures faites par Kama quand elle est près de lui, dont les lèvres sont des lotus d'un rouge éblouissant. Elle est rafraîchie par la rosée des rayons de la lune lorsqu'elle est couchée avec lui, dont les mains et les pieds brillent comme des fleurs printanières. Aucune rivale ne la trompe, pendant qu'elle joute avec lui, dont les ornements étincellent comme l'or le plus éprouvé. Elle ne s'évanouit pas par l'excès du plaisir en caressant ce jeune dieu qui surpasse en beauté les habitants de tous les mondes. O zéphir, qui viens des régions du sud saturé de poussière de sandal souffler l'amour, sois-moi, propice, ne fût-ce qu'un instant; apporte-moi sur tes ailes mon bien-aimé et ensuite prends ma vie. L'amour me perce de nouveau des traits de ses yeux pareils aux bleus lys d'eau et me tue; et en même temps que la trahison de mon bien-aimé me déchire le coeur, mon amie devient l'ennemi (pour m'avoir trompée); le frais zéphir qui rafraîchit me brûle comme du feu et la lune qui distille le nectar me verse le poison. Apporte-moi la peste et la mort, ô vent de l'Himalaya! Prends ma vie avec tes cinq flèches! ne m'épargne point; je ne veux plus habiter sous le toit paternel. Reçois-moi dans tes flots d'azur, ô soeur de Yama (la Yamuna), pour éteindre l'incendie de mon coeur.»