Transpercée des flèches de l'amour, elle passa la nuit dans l'agonie du désespoir. A l'aube matinale, quand elle vit son amant à ses pieds implorant son pardon, elle le repoussa par ces reproches:

«Hélas! hélas! va-t'en Madhava! éloigne-toi, ô Cesara; ne tiens point un langage menteur! retourne vers celle qui te captive, ô dieu à l'oeil de lotus! Te voilà, les yeux abattus, rouges de la veillée prolongée sans repos pendant toute une nuit de plaisir et souriant encore de ton amour pour ma rivale. Tes dents, ô jeune dieu aux membres azurés, sont devenus bleues comme ton corps dans les baisers que tu as imprimés sur les yeux de ta favorite teints d'un lustre de bleu sombre, et tes membres, dans le combat amoureux, ont été marqués de points dont l'ensemble forme une lettre de conquête écrite sur des saphirs polis avec de l'or liquide[117]. Ta puissante poitrine, sur laquelle est imprimé le large lotus de son pied, revêt de ses parois intérieures, comme d'une enveloppe de feuilles rouges, l'arbre agité de ton coeur. La pression de ses lèvres sur les tiennes me déchire jusqu'au fond de l'âme. Ah! comment peux-tu dire que nous ne faisons qu'un, quand nos coeurs diffèrent si étrangement. Ton âme, ô dieu à la couleur sombre, trahit au dehors sa noirceur. Comment as-tu pu tromper une jeune fille qui, en se fiant à toi, brûlait de la fièvre de l'amour. Tu erres dans les forêts comme les fauves et les femmes sont ta proie. Quoi d'étonnant! Dès l'enfance tu fus méchant et tu donnas la mort à la nourrice qui t'avait allaité. Puisque ta tendresse pour moi, dont ces forêts même s'entretenaient, s'est maintenant évanouie, et puisque ta poitrine marquée de lignes rouges est embrasée par ton ardente passion pour elle et menace d'éclater, ta vue, ô trompeur, me fait, dois-je l'avouer, rougir de ma tendresse pour toi.»

[Note 117: Ce monologue rappelle les règles de Vatsyayana sur les pressions, les marques des dents, etc.]

Après avoir ainsi invectivé son amant, elle s'était assise, noyée de larmes, et, silencieusement, elle méditait sur ses attraits divins; alors sa compagne la reprit doucement:

«Il est parti! l'air léger l'a emporté. Quelle satisfaction, ô mon amie, goûteras-tu maintenant dans ta demeure? Cesse, femme rancuneuse, ton courroux contre le beau Ma'dhava. Pourquoi porter tes mains égarées sur ces beaux vases ronds, amples et murs comme le doux fruit de l'arbre Ta'a? Que de fois, jusqu'à ce dernier instant, ne t'ai-je pas répété: «N'oublie pas Heri au teint resplendissant!» Pourquoi te désoler ainsi? Pourquoi pleurer affolée, alors que tu es entourée de jeunes filles qui rient joyeusement. Tu as composé ta couche de tendres fleurs de lotus; que ton amant vienne charmer ta vue en s'y reposant! Que ton âme ne s'abîme point dans la douleur; écoute mes conseils qui ne cachent aucune tromperie. Laisse Cesara venir près de toi. Parle-lui avec une douceur délicieuse et oublie tous tes griefs. Si tu réponds par des duretés à sa tendresse; si tu opposes un orgueilleux silence à ses supplications quand il s'efforce de conjurer ta colère par les plus humbles prostrations; si tu lui témoignes de la haine alors qu'il t'exprime un amour passionné; si, quand il est à genoux devant toi, tu détournes de lui avec mépris ton visage, les causes cesseront de produire leurs effets ordinaires; la poussière de sandal dont tu te saupoudres sera pour toi un poison; la lune aux frais rayons, un soleil brûlant; l'humide rosée, un feu qui consume; et les transports de l'amour, les spasmes de l'agonie.

L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aimée dont les joues étaient enflammées par le souffle brûlant de ses soupirs; sa colère avait diminué sans cesser entièrement; elle éprouva toutefois une joie secrète de son retour. Les premières ombres de la nuit cachant sa confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixés sur ses compagnes pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir:

«Dis seulement un mot de bonté et les éclairs de tes dents étincelantes dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lèvres tremblantes sont, comme le Chacora altéré, avides de boire les rayons de lune de tes joues. O ma bien-aimée, naturellement si bonne, renonce à ton injuste ressentiment. A ce moment le feu du désir me consume. Oh! accorde-moi de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es inexorable, donne-moi la mort en me perçant des dards de tes yeux effilés; enchaîne-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu es ma vie, ma parure, la perle de l'océan de ma naissance mortelle. Oh! rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera éternelle. Tes yeux que la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta colère pareils aux pétales du lotus écarlate; teins de leur rougeur qui disparaîtra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les flèches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma passion dont je ne puis supporter les rayons de feu.

«Étends un cordon de pierres précieuses sur tes tendres appas; fais retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le tambour qui bat pour une annonce) le doux édit de l'amour. Invite-moi par d'aimables paroles, ô jeune fille, à teindre en rose avec le jus de l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse l'éblouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout tremblant, ne bat plus que pour t'être éternellement attaché. Ton visage est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du désir qui affole; que tes lèvres de nectar soient le charmeur qui seul peut endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et étanche mon ardeur par ses doux accents.

«Renonce à ta colère, mais non à un amant qui surpasse en beauté les fils des hommes et qui est à tes pieds.

«O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lèvres sont une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur ta joue; ton oeil éclipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila. L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est à toi que le dieu aux flèches de fleurs emprunte les pointes de ses traits pour subjuguer l'univers. Assurément tu es descendue du ciel, ô beauté idéale, avec une suite de jeunes déesses dont tu réunis dans ta personne tous les charmes divers.»