Tout ce qu'il y a de délicieux dans les accords de la musique, tout ce qu'il y a de divin dans les méditations de Vichnou, tout ce qu'il y a d'exquis dans le doux art de l'amour, tout ce qu'il y a de gracieux dans les rythmes de la poésie, puissent les heureux et les sages le puiser aux chants de Jayadéva dont l'âme est unie au pied de Vichnou.
Puissiez-vous avoir pour soutien Hery qui se partagea en une infinité de formes brillantes, quand, avide de contempler avec des myriades d'yeux la fille de l'Océan, il déploya sa nature de divinité pénétrant tout, pour refléter sa personne séparément sur chacune des innombrables pierres précieuses qui constellent les têtes nombreuses du roi des serpents[123] choisi pour son siège; ce Heri qui, écartant de la gorge de Petma ses voiles transparents pour contempler les délicieux boutons qui la couronnent, l'a subjuguée en lui déclarant que quand elle l'a choisi pour son fiancé sur la mer de lait, l'époux de Parvati (Siva) a, de désespoir, avalé le poison qui a noirci son cou azuré.
[Note 123: Le serpent Capelle aux têtes multiples forme comme un capuchon sur la tête de Vichnou.]
III LA MORT D'ADONIS
Enceinte par un inceste, Myrrha a été changée en un arbre dont le tronc s'entr'ouvre par le travail de Lucine. Il en sort un enfant dans la gracieuse nudité que le pinceau prête aux amours. C'est Adonis, le plus beau des enfants. Il parvient à l'adolescence et, jeune homme, est plus beau que jamais. Il plaît même à Vénus et venge ainsi les infortunes de sa mère. Éprise d'un mortel, la déesse de la beauté oublie Cythère et ses rivages sacrés, elle abandonne le ciel lui-même. Le ciel ne vaut pas Adonis. Elle s'attache à ses pas, elle est sa compagne assidue. Elle dédaigne les soins de sa beauté et les frais ombrages; les monts, les bois, les roches buissonneuses la voient errer la jambe nue, la robe relevée à la manière de Diane; elle anime les chiens, mais contre de douces et innocentes proies.
Elle évite le sanglier féroce, le loup ravisseur, l'ours armé de griffes cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux.
Elle veut qu'Adonis imite sa prudence. Reposant avec lui sur le vert gazon, leur tendre couche, elle appuie sur le sein du jeune homme sa tête gracieuse et lui adresse ces paroles souvent interrompues par des baisers:
«De grâce, ô mon amant, ne sois pas téméraire au péril de mon bonheur. Ta gloire pourrait me coûter trop cher. Ni ton âge, ni ta beauté, ni rien de ce qui sut toucher Vénus, ne saurait attendrir les monstres de la forêt. Fuis-les, cher Adonis; fuis cette race féroce qui fait toujours front à l'attaque du chasseur. Crains que ta valeur ne nous soit fatale à tous deux.»
Attelant les cygnes de son char, la déesse s'élève dans les airs. Mais les conseils timides révoltent la valeur; forcé dans sa retraite, un sanglier dont les chiens ont suivi la trace s'apprête à sortir du bois, lorsqu'un dard oblique lancé par la main d'Adonis l'atteint. Il secoue le javelot ensanglanté, se retourne furieux contre le jeune homme, lui plonge dans l'aine ses défenses tout entières et le jette mourant sur la terre rougie.
Les coursiers à l'aile d'albâtre qui emportaient le char de Cythérée n'avaient pas encore atteint les rivages de Chypre; de loin, elle a reconnu les plaintes de son Adonis expirant; elle descend du ciel vers lui: quel spectacle! Adonis glacé nage dans son sang! Elle déchire ses voiles, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein: