Le matin, après la messe, solitude absolue! L’église était une ancienne mosquée aux murs tout blancs. Au-dessus des autels latéraux, les arcades mauresques dessinaient leur courbe gracieuse. Tout l’édifice respirait cette atmosphère de silence et de fraîcheur, qui semble baigner les constructions arabes. Par la grande porte ouverte, nous voyions la place solitaire, inondée de soleil; nous entendions les cris de ceux qui s’appelaient au loin, à travers la campagne, et troublaient ainsi la paix du matin. De temps à autre, les poules, irrévérencieuses, entraient dans l’église; elles se promenaient devant les autels, en se dandinant avec gravité, et finissaient par fuir épouvantées de nos chants. Il faut dire que, familiarisés avec le milieu, nous nous trouvions sur l’échafaudage comme dans un atelier. Ce monde de saints, de vierges, d’anges immobiles, couverts de poussière par les siècles, je lui faisais hommage de toutes les chansons que j’avais apprises au théâtre quand je fréquentais le paradis. A peine leur avais-je chanté ô Céleste Aïda, que je reprenais les voluptueuses roulades de Faust dans le jardin.
Aussi étais-je fort agacé, l’après-midi, de voir l’église envahie par quelques femmes du village, commères effrontées et questionneuses, qui suivaient le travail de mes mains, avec une attention importune, et même osaient me critiquer si je ne faisais pas assez briller le feuillage d’or, et si j’épargnais le vermillon sur la joue d’un petit ange. La plus hardie,—et la plus riche, à en juger par ses airs de supériorité,—montait parfois sur l’échafaudage, sans doute pour me faire apprécier de plus près sa rustique majesté; elle restait là, et je ne pouvais bouger sans buter contre elle.
L’église était pavée de grandes briques rouges. Au centre, dans un cadre de pierre, était enclavée une dalle énorme, avec un anneau de fer. Un après-midi, je me demandais ce qu’il pouvait y avoir là-dessous. Accroupi sur la dalle, je râclais, avec un outil de fer, la poussière durcie des joints, lorsque cette matrone, Mᵐᵉ Pascuala, entra dans l’église. Elle parut fort étonnée de me voir ainsi occupé.
Elle passa toute la soirée à mes côtés, sur l’échafaudage, sans faire cas de ses compagnes, qui bavardaient à nos pieds. Elle me regardait fixement, n’osant dire ce qui lui brûlait les lèvres. Enfin elle n’y tint plus. Elle voulait savoir ce que je faisais tout à l’heure sur cette dalle, que personne au village, même parmi les plus vieux, n’avait jamais vue levée. Mes paroles évasives avivèrent encore sa curiosité. Pour me moquer d’elle, je me livrai à un jeu d’enfant. Je m’arrangeai pour que, tous les après-midi, à son entrée, elle me trouvât en contemplation devant la dalle, ou occupé à en nettoyer les joints.
La restauration terminée, nous démontâmes l’échafaudage. L’autel brillait du plus vif éclat. Tandis que j’y jetais le dernier coup d’œil, la curieuse commère tenta encore une fois de me tirer mon secret.
—Dites-le-moi, peintre! suppliait-elle. Nul n’en saura rien.
Le peintre (c’était ainsi qu’on m’appelait) était alors un jeune homme jovial, et il devait partit le jour même: il trouva fort à propos d’ahurir l’impertinente par une légende absurde.
Je lui fis promettre, je ne sais combien de fois, très solennellement, de ne rien répéter à personne; puis, je lui servis autant de mensonges que m’en suggéra mon imagination de grand amateur de romans.
J’avais levé la dalle par des moyens magiques, que je ne révélais point, et j’avais vu des choses extraordinaires. D’abord un escalier profond, interminable, puis un labyrinthe de galeries étroites; enfin une lampe, qui brûlait, sans doute, depuis des centaines d’années, et, couché sur un lit de marbre, un homme très grand, les yeux fermés, avec une barbe descendant jusqu’au ventre, une énorme épée sur la poitrine, et sur la tête, un turban, avec un croissant.
—Ce doit être un Maure, interrompit la commère avec suffisance.