La rue était pleine de monde. Quelques paquets de chénevote sèche brûlaient avec une flamme rougeâtre, qui, laissant dans l’ombre tout le reste de la foule, éclairaient les auteurs du charivari: le Déguenillé, avec toute la famille de Mâame Tomasa. Le vieillard s’indignait surtout de voir Dimoni accompagner de son instrument les couplets injurieux chantés contre lui, alors que ce filou venait de recevoir deux douros, pendant la noce pour prix de son travail.
Le Déguenillé était infatigable; les gens hurlaient d’enthousiasme en entendant ses chansons. Sento, hors de lui, fit quelques pas en arrière et, dans l’ombre, sembla chercher quelque chose à tâton... Quand il revint à la fenêtre, il vit la foule s’ouvrir pour laisser passer les amis du Déguenillé, qui portaient sur l’épaule un objet long et noir:
—Gori! Gori! Gori![B] hurlaient les gens sur l’air du De Profundis.
Deux énormes cornes, ligneuses et torses, furent hissées au bout d’un bâton; puis un cercueil passa, au fond duquel gisait un mannequin grotesque ayant pour sourcils deux grosses touffes de poils, en broussaille.
Sacrebleu, ça, c’était pour lui! et on avait l’audace maintenant de lui lancer ce surnom de Sellat (Gros-Sourcils) que jusqu’alors personne n’avait osé proférer en sa présence.
Il rugit, en s’éloignant un peu de la fenêtre, et prit le long du mur un objet qu’il appuya à son visage, crispé de fureur... Deux détonations formidables firent cesser net le carillon. Il avait tiré au jugé, mais tel était son désir de tuer qu’il était sûr d’avoir touché...
Les torches s’éteignirent; on entendit la rumeur de la foule en fuite; quelques voix crièrent:
—Assassin! C’est Gros-Sourcils! Montre-toi, fripouille!
Mais Sento ne les entendait pas. Stupéfié de son acte, le fusil lui brûlant les mains, il dit sourdement à Marieta épouvantée, qui gémissait, étendue sur le plancher:
—Tais-toi! mordieu! ou je te tue!