Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en voyant la grossesse de l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin, les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait, avant de rencontrer l’Ivrognesse.
Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur; il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait sortir des tombes.
—Dimoni, c’est toi?...
Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui l’interrogeaient pour dissiper leur crainte.
Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais revenir...
COUP DOUBLE
En ouvrant sa porte, Pepe trouva un papier dans le trou de sa serrure. C’était un billet anonyme et menaçant. On lui demandait quarante douros, qu’il devait déposer cette nuit-là même dans le four qui était en face de sa chaumière.
Des bandits terrorisaient la huerta[D]. Celui qui ne se soumettait pas à leurs exigences trouvait ses champs ravagés, ses récoltes pillées, et même parfois, en pleine nuit, réveillé en sursaut, avait à peine le temps de fuir son toit de chaume, qui s’effondrait dans les flammes, au milieu d’une fumée suffocante.
Gafarro[E], le plus solide garçon de Ruzafa, avait juré de découvrir les bandits. Toutes les nuits, le fusil à la main il s’embusquait dans les roseaux, ou rôdait dans les sentiers. Un matin, on trouva son cadavre dans un canal d’irrigation le ventre criblé de blessures, la tête fracassée. L’assassin demeura inconnu.
Les journaux de Valence eux-mêmes rapportaient ces drames de la huerta, où, dès la nuit, poussés par une terreur égoïste, les gens fermaient leurs chaumières, assurant leur sécurité, sans se soucier du voisin. A ce sujet, le père Baptiste, alcade du district, fulminait, quand les autorités de la ville lui parlaient de l’affaire. Il assurait que lui et Sigro[F], son fidèle alguazil, suffisaient pour mettre fin à ce malheur public.