Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.
J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que vomissait la locomotive.
Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme. Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.
Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la recherche d’un compartiment vide; dans les gares il descendait un peu avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance ennemie des pauvres.
—Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à périr écrasé?
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* *
Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable! Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il se suspendait à son cou.
—Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages tes enfants ne restent sans père?
Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait, lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les roues.
Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans. Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.