—«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»

Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.

C’était sans doute mon ami d’une heure qui, se voyant surpris et entouré, s’était réfugié sur le train.

J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.

Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns riaient.

—Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.

—Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous ne sommes pas manchots!

Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon, afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une tranchée.

Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur, effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication de ce drame...

—Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami Pérez, quatre années se sont écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.