Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait; les pas se rapprochèrent, la porte de la salle des détenus politiques s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.

—Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez... monsieur!

Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.

—Bonne nuit, monsieur!

Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite, chenue, soigneusement tondue. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa bouche un point d’interrogation renversé.

—Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!

—Vous êtes un détenu?

—Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai pas longtemps de ma présence.

Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.

Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se condenser en une idée nette et claire.