—Voyez, monsieur, je reconnais que je suis un méchant homme, et que les gens doivent me mépriser. Mais ce qui me fâche, c’est le manque de logique. Si ce que je fais est un crime, qu’on supprime la peine de mort, et je crèverai de faim en un coin, comme un chien. Mais s’il est nécessaire de tuer pour la tranquillité des braves gens, alors, pourquoi me déteste-t-on? Le procureur qui demande la tête du bandit ne serait rien sans moi, qui obéis; nous sommes tous des rouages de la même machine, et, vive Dieu! je mérite le même respect, parce que je suis un fonctionnaire qui a... trente ans de services!

LE MANNEQUIN

Il y avait neuf ans déjà, que don Luis Santurce s’était séparé de sa femme. Depuis, il l’avait vue souvent passer enveloppée de soie et de tulle, au fond d’une voiture de luxe, tel un éclair éblouissant. Parfois, juché au paradis du Théâtre Royal, il l’avait devinée, entourée tout en bas, dans une loge, d’élégants qui se disputaient l’honneur de chuchoter à son oreille, pour faire parade d’une intimité qui flattait leur vanité.

Ces rencontres remuaient en lui tout un vieux levain de colère. Il avait fui sa femme, comme un malade appréhendant l’aggravation de sa souffrance; et voilà qu’il allait maintenant la voir, lui parler, en cet hôtel de la Castellana, dont le luxe insolent témoignait de son déshonneur!

Aux rudes secousses du fiacre, les souvenirs du passé montaient de tous les coins de sa mémoire. Cette vie, qu’il voulait oublier, se déroulait devant ses yeux clos: sa lune de miel d’employé modeste, marié à une femme jolie, bien élevée, issue d’une famille qui avait eu des revers; les délices de cette première année de pauvreté, adoucie par l’amour; puis les révoltes d’Enriqueta, irritée par la gêne; son sourd dépit d’être humblement vêtue, quand tous célébraient sa beauté; les dissentiments nés de raisons futiles; les disputes en pleine nuit dans la chambre conjugale; les soupçons, entamant peu à peu la confiance du mari; puis, brusquement, l’ascension inespérée, le bien-être se glissant d’abord timidement dans la maison par crainte du scandale, puis enfin s’étalant avec insolence, comme s’il avait affaire à des aveugles... jusqu’au jour où Luis eut enfin la preuve indéniable de son infortune! Il n’était pas lâche, il ne croyait pas l’être, mais il était faible; ou bien il aimait trop Enriqueta; c’est pourquoi lorsqu’après un espionnage honteux, il se fut convaincu de son déshonneur, il ne sut que lever un poing crispé sur ce joli visage pâle de poupée, et il finit... par ne pas asséner le coup. Il eut tout juste la force de la jeter dehors, pour pleurer aussitôt après, comme un enfant abandonné.

Puis ce fut l’absolue solitude, la monotonie de l’isolement, interrompue par des nouvelles qui le désolaient. Sa femme, comme une princesse, voyageait à travers l’Europe; un millionnaire l’avait lancée. Elle était maintenant dans son élément naturel! Tout un hiver, elle avait fait sensation à Paris; les journaux parlaient de la ravissante Espagnole; puis elle avait eu, sur les plages à la mode, des succès retentissants; on briguait l’honneur de se ruiner pour elle; des histoires de duels et de suicides entouraient son nom d’une auréole de légende. Après trois années de courses triomphales, elle était revenue à Madrid, plus belle encore de ce charme étrange que donne la vie cosmopolite. Elle était protégée maintenant par le plus riche négociant d’Espagne et, dans son hôtel splendide, elle régnait sur une cour de ministres, de banquiers, d’hommes politiques influents qui mendiaient son sourire comme une récompense.

Un jour, Luis reçut la visite d’un vieux prêtre d’aspect timide; celui-là même qui, à cette heure, était assis près de lui, dans la voiture: c’était le confesseur de sa femme. Ah! comme elle avait bien choisi ce pauvre diable bonasse et borné. Quand il eut dit qui l’envoyait, Luis ne put se contenir. Ah! quelle audace avait ce... et il lâcha le gros mot, tout cru. Mais le bon vieux, imperturbable, en homme qui a appris sa leçon et craint de l’oublier, s’il tarde à la débiter, lui parla de Madeleine la pécheresse; du Sauveur, qui, tout Dieu qu’il était, lui avait pardonné; puis, passant au style simple et naturel, il lui conta combien était changée Enriqueta. Elle était malade; elle sortait à peine de son hôtel, un mal rongeait ses entrailles, un cancer qu’il fallait endormir par de continuelles injections de morphine, pour qu’elle ne défaillît pas en rugissant de douleur. Sa souffrance l’avait fait se tourner vers Dieu; elle se repentait du passé, elle voulait voir son mari.

Luis, tressaillait en écoutant ce récit, heureux comme le faible, qui se voit enfin vengé. Un cancer!... Le prêtre pouvait venir quand il voudrait, lui donner des nouvelles de sa femme; cela suffisait! Mais lui... non, il n’irait pas la voir.

Le mal empirait rapidement. Enriqueta était convaincue de sa fin prochaine. Elle voulait voir Luis, pour implorer son pardon: elle le demandait, d’un ton de fillette, capricieuse et malade, qui réclame un joujou. L’autre aussi, le riche protecteur, esclave de la jolie femme, suppliait le prêtre d’amener à l’hôtel le mari d’Enriqueta. Le bon vieillard parlait avec onction de la touchante conversion de la dame; il avouait pourtant que ce maudit amour du luxe, perte de tant d’âmes, la dominait encore.

Un après-midi, le prêtre parla avec plus d’énergie que d’ordinaire. La malheureuse touchait à ses derniers moments; elle appelait Luis à grands cris; c’était un crime de refuser à une mourante cette consolation suprême. S’il ne consentait pas, le prêtre se sentait capable de l’emmener de vive force. Luis, vaincu par la volonté du vieillard, se laissa entraîner; il prit une voiture, s’invectivant lui-même, mais sans avoir la force de reculer... Lâche! Lâche, comme toujours!