Il espérait encore, mais non sans une certaine inquiétude. Oui, il tiendrait le coup pendant deux heures. Il nageait bien plus longtemps sur la plage et sans fatigue. Seulement c’était aux heures du soleil, sur une mer de cristal et d’azur, alors qu’il voyait au-dessous de lui, dans une transparence féerique, les rochers jaunes, avec leurs grandes algues, pareilles à des rameaux de corail vert, leurs coquillages roses, leurs étoiles de nacre, leurs fleurs lumineuses aux pétales de chair, frissonnant d’être effleurées par les poissons au ventre d’argent... Mais maintenant, il était sur une mer d’encre, perdu dans les ténèbres, accablé par le poids de ses vêtements, ayant sous ses pieds un nombre infini d’épaves, et de noyés déchiquetés par des poissons voraces... Parfois, au contact de son pantalon trempé, il frémissait, se croyant effleuré par des dents aiguës.

Las et défaillant, il s’étendit sur le dos, et se laissa porter par les vagues. Les renvois du souper remontaient à ses lèvres. Le maudit repas! Qu’il lui coûtait cher!... Il allait finir par mourir là, stupidement. L’instinct de conservation le fit se retourner. Peut-être le cherchait-on; s’il restait étendu, l’on passerait près de lui, sans l’apercevoir. Il se remit à nager, avec la fébrile énergie du désespoir. Il se dressait sur la crête des vagues, pour voir plus loin, allant brusquement d’un côté, puis de l’autre, et s’agitant indéfiniment dans le même cercle...

Maintenant il coulait doucement, sentant dans sa bouche une amertume saumâtre; ses yeux s’aveuglèrent; le flot se ferma sur sa tête rase; mais entre deux lames un léger remous se forma, des mains crispées surgirent; il reparut à la surface...

Ses bras s’engourdissaient. Sa tête se penchait sur sa poitrine, appesantie par le sommeil. Le ciel lui parut changé; les étoiles étaient rouges, comme des éclaboussures de sang. La mer ne l’effrayait plus; il avait envie de se laisser bercer par elle, et de se reposer enfin...

Il se souvenait de sa grand’mère, qui sans doute à cette heure pensait à lui. Il voulut prier comme il avait entendu cent fois prier la pauvre vieille. Notre père qui êtes aux cieux... Il priait mentalement, mais tout à coup, sans qu’il s’en rendît compte, sa langue remua, et il dit d’une voix rauque, qui ne semblait pas être la sienne: «Canailles, bandits! ils m’abandonnent!»

Il enfonça de nouveau; il disparut, malgré ses efforts... Il descendit dans les ténèbres, comme une masse inerte; mais sans savoir comment, il reparut encore à la surface.

Maintenant les étoiles lui semblaient noires, plus noires que le ciel, pareilles à des gouttes d’encre.

Cette fois, c’était la fin... Son corps était de plomb. Il coula droit, entraîné par le poids de ses souliers neufs. Et, tandis qu’il s’engloutissait dans l’abîme où gisent les bateaux naufragés et les squelettes des cadavres dévorés, de plus en plus, son cerveau s’enveloppait de brouillard épais et il répétait:

—Notre Père... Notre Père... Bandits! Cochons! ils m’ont abandonné!

LA RAGE