Il rôdait avec crainte autour du parloir, pour apercevoir son Tonico, et lorsqu’il pouvait le contempler un instant, il sentait s’apaiser la colère de mouton enragé excitée en lui par la vue du panier bourré de friandises, que la mauvaise femme offrait à son amant.
Cependant Magdalena s’égayait, lorsqu’il parlait de ses voyages. Il avait parcouru à pied toute la Péninsule, de Cadix à Santander, de Valence à la Corogne, dans le long chapelet de prisonniers ou de vagabonds conduits par les gendarmes. Magdalena rappelait, en se léchant les babines, le lait abondant de la Galice, les saucissons rouges de l’Estrémadure, le pain de la Castille, les pommes du pays basque, le vin ou le cidre des provinces qu’il avait traversées, portant sur le dos la natte de jonc qui lui servait de lit. Il évoquait, non sans regret, les montagnes couvertes de neige, ou crevassées par le soleil, la marche lente sur la route blanche qui se perd à l’horizon, comme un ruban interminable; les haltes sous les arbres aux heures torrides; l’arrivée nocturne dans certaines prisons de village, vieux couvents, églises abandonnées, où chacun cherchait un coin bien sec et bien abrité pour étendre sa natte.
—Des voyages très amusants, Monsieur, à condition de ne pas tomber en route. Quelques coups de bâtons, par ci par là, mais qui fait attention à cela?
Il contait ensuite le dernier exploit qui lui avait valu une fois de plus la prison. C’était un dimanche étouffant de juillet, dans l’après-midi. Les rues de Valence étaient désertes sous le soleil ardent et sous un vent brûlant, venu des plateaux calcinés de l’intérieur des terres. Tout le monde était à la corrida ou sur la plage, quand Magdalena avait été abordé par son ami Chamorra, vieux compagnon de chaîne, dont il subissait l’ascendant. Une mauvaise bête, ce Chamorra! Un voleur, mais de ceux qui ne reculent pas devant la nécessité de verser le sang, et qui tiennent la pince-monseigneur d’une main, et le couteau de l’autre. Il s’agissait de «nettoyer» certain appartement, sur lequel le vaurien avait jeté son dévolu. Magdalena s’excusa modestement. Il n’était point capable d’un tel travail: fracturer des portes n’était point son affaire.
La mine irritée de Chamorra l’effraya, et il finit par obéir. Convenu: il irait l’aider, pour emporter le butin, mais prêt à fuir à la moindre alarme. Conséquent avec lui-même, il refusa d’accepter un vieux couteau que lui offrait son compagnon.
Vers le milieu de l’après-midi, ils gravirent l’étroit escalier d’une maison sans concierge, déserte à cette heure. Chamorra connaissait sa victime: un forgeron aisé qui devait avoir de bonnes économies. La porte de la chambre céda facilement, et les deux camarades commencèrent à «travailler» dans la pénombre des fenêtres entr’ouvertes. Chamorra força les serrures de deux commodes et d’une armoire. Des pièces d’argent, des gros sous, des billets enroulés au fond d’un étui d’éventail, une montre... Le coup n’était pas mauvais. Le regard avide de Chamorra chercha dans la chambre tout ce qui était bon à prendre. Entre temps il se lamentait sur l’inutilité de Magdalena, qui, les bras ballants, allait et venait.
—Prends les matelas, ordonna Chamorra. On nous donnera toujours quelque chose pour la laine.
Magdalena, impatient d’en finir, pénétra dans l’alcôve obscure et glissa en tâtonnant une corde sous les matelas et sous les draps. Puis avec l’aide de Chamorra, il fit de tout un énorme paquet, précipitamment, et le chargea sur ses épaules.
Ils sortirent sans être vus, et gagnèrent dans la banlieue, une masure où Chamorra avait son repaire. Celui-ci marchait en avant, Magdalena trottait derrière lui, disparaissant presque sous son volumineux paquet, et craignant de se sentir appréhendé au collet d’un instant à l’autre par un agent de police.
En examinant dans sa basse-cour le produit du vol, Chamorra se fit la part du lion et donna à son compagnon quelques pesetas en monnaie de billon. C’était, disait-il, suffisant pour le moment. Il agissait ainsi pour le bien de Magdalena, un prodigue. Une autre fois, il lui donnerait davantage.