LE BANQUET DU BANDIT[P]
Ce fut un jour de fête au chef-lieu du district, quand on y reçut inopinément la visite du député don José, un gros personnage de Madrid, tout-puissant aux yeux de ces braves gens pour lesquels il représentait la Providence. Dans les jardins de l’alcade, on servit un festin pantagruélique auquel assistèrent de loin les femmes du peuple et la marmaille dont les têtes curieuses émergeaient au-dessus des murs.
Tous les regards se portaient sur un petit homme au teint bronzé, en culotte de velours portant une lourde carabine, qui l’accompagnait partout et semblait adhérer à son corps.
C’était le fameux Quico Bolson, un bandit comptant trente années d’exploits, que les jeunes gens contemplaient avec une terreur presque superstitieuse, se rappelant que dans leur enfance leurs mamans les faisaient taire en leur criant: «Voilà Bolson». A vingt ans, il avait tué deux hommes pour une histoire d’amour, puis s’était enfui dans la montagne avec sa carabine pour y mener la vie de bandit, et de chevalier errant de la Sierra.
Plus de quarante procès restaient en suspens: on attendait le jour où il aurait la gentillesse de se laisser prendre. Mais le bandit ne s’en souciait guère. Vif comme un chevreau, il connaissait tous les recoins de la montagne; il coupait en deux d’un coup de fusil une pièce de monnaie lancée en l’air, et les gendarmes, las de leurs courses infructueuses, avaient fini par feindre de ne plus l’apercevoir.
Voleur?... pour cela non! Il avait son orgueil. Il vivait de ce que les paysans lui donnaient par admiration ou par crainte. Si quelque filou se montrait, sa carabine ne tardait pas à en débarrasser le canton; il lui répugnait de charger sa conscience des vols commis par d’autres. Mais du sang!... Il en avait jusqu’aux coudes! Un homme était moins pour lui qu’une pierre du chemin. Cette bête féroce excellait dans toutes les façons de tuer son adversaire: à coups de fusil ou de coutelas; face à face, s’il avait l’audace d’aller à sa rencontre; en embuscade, s’il était aussi défiant, aussi rusé que lui. Par jalousie il avait supprimé peu à peu les autres bandits, qui infestaient la montagne. Sur les routes, il avait assassiné ses anciens ennemis: l’un aujourd’hui, l’autre demain. Plus d’une fois il était descendu, le dimanche, dans des villages pour étendre raides morts sur la place, à la sortie de la grand’messe, des alcades et des propriétaires influents.
On avait cessé de le molester et de le poursuivre. Maintenant, il faisait de la politique; il tuait des hommes qu’il connaissait à peine pour assurer le triomphe de don José, éternel représentant du district... Il habitait un village voisin, marié à la femme dont l’amour l’avait jadis poussé à son premier crime, entouré d’enfants, paternel, débonnaire, fumant des cigarettes avec les gendarmes, qui ne l’inquiétaient point; ils avaient des ordres. Si parfois, après quelque nouvel exploit ils feignaient de le poursuivre, Quico s’en allait chasser quelques jours dans la montagne pour ne pas se gâter la main.
Il fallait voir les notables lui prodiguer les flatteries et les attentions pendant le dîner: «Allons, Bolson, ce morceau de poulet! Bolson, un petit coup de vin!» C’était pour lui seul qu’on célébrait cette fête. C’était en son honneur que le majestueux don José, se rendant à Valence, s’était arrêté au chef-lieu pour le rassurer et faire cesser ses plaintes, de jour en jour plus alarmantes.
En récompense de ses services dans les élections, il avait promis de le faire gracier; et Bolson, vieilli, désireux de finir tranquillement en honnête campagnard, obéissait au député espérant naïvement que chacun de ses crimes avancerait l’heure du pardon. Mais les années passaient, et tout restait à l’état de promesse. Le bandit croyant fermement à la toute-puissance du député, attribuait ce retard au mépris ou à l’incurie.
Il prit une attitude menaçante, et don José sentit la crainte du dompteur devant le fauve en révolte. Le bandit lui écrivait à Madrid toutes les semaines d’un ton comminatoire. Et ces lettres griffonnées par la patte sanglante de cette brute avaient fini par l’obséder et le contraindre à cette démarche.