Une nuit, comme le médecin était devant ma porte, une femme vint le chercher, avec une mimique effarée et dramatique. La fille de la Soberana était très malade: il fallait courir à son secours. Le médecin haussa les épaules: «Ah, oui! le crapaud!» Et il ne se montrait nullement disposé à bouger. Mais immédiatement après, une autre arriva, avec une gesticulation plus violente. La pauvre Visanteta! Elle allait mourir! On entendait ses cris dans toute la rue. Le monstre était en train de lui dévorer les entrailles...

Je suivis le docteur, entraîné par la curiosité qui mettait en émoi tout le village. En arrivant à la chaumière de la Soberana, nous dûmes nous frayer un passage à travers un groupe compact de femmes qui obstruait la porte, et débordait à l’intérieur. Des cris d’angoisse, des hurlements déchirants, venaient du fond de la demeure, par-dessus les têtes curieuses ou effrayées. La grosse voix de la Soberana y répondait par des clameurs suppliantes. «Ma fille! Hélas, Seigneur, ma pauvre fille!...»

L’arrivée du médecin fut accueillie par le chœur impératif des commères. La pauvre Visanteta se roulait, ne pouvant supporter de telles tortures, les yeux égarés, les traits bouleversés. Il fallait l’opérer, chasser au plus vite ce démon, vert et visqueux, qui était en train de la dévorer!

Le médecin avança, sans faire cas de leurs paroles, et avant que je l’eusse rejoint, sa voix retentit au milieu du silence soudain, avec une brusquerie de mauvaise humeur.

—Bon Dieu! Ce qu’a cette petite, c’est qu’elle va...

Avant qu’il eût achevé, tous devinèrent à la brutalité de l’accent, le mot qu’il allait dire. Le groupe des femmes, sous la poussée de la Soberana, remua comme les vagues de la mer sous le ventre d’une baleine. Elle tendit ses mains gonflées, aux ongles menaçants, en grommelant des injures, en lançant au médecin des regards meurtriers. Bandit! Ivrogne! A la porte!... C’était la faute du village, qui gardait un impie! Elle allait le manger tout cru! On devrait la laisser faire!... Et elle se débattait, furieuse, parmi ses amies, luttait pour leur échapper et griffer le médecin. A ses cris de vengeance, s’unissait le faible bêlement de Visanteta protestant entre les «aïe! aïe!» que lui arrachait la douleur. «Mensonge! Mensonge! Qu’il partît ce méchant homme! Bouche d’enfer! Tout cela n’était que mensonge!»

Mais le médecin allait et venait, demandant de l’eau, demandant des linges, irrité, impérieux, sans prêter attention aux menaces de la mère ni aux lamentations de la fille, de plus en plus fortes et déchirantes. Soudain, elle rugit, comme si on la tuait, et il y eut un remous de curiosité autour du médecin que je ne pouvais distinguer. «Mensonge! Mensonge! Méchant homme! Calomniateur!...» Mais les protestations de Visanteta ne résonnaient plus seules. A sa voix de victime innocente, qui semblait demander justice au ciel, se joignaient des vagissements sortis de poumons qui aspiraient l’air pour la première fois.

Alors les amies de la Soberana durent la contenir pour qu’elle ne tombât point sur sa fille. Elle allait la tuer! Chienne! De qui était cela?... Sous la terreur des menaces, la malade, qui soupirait encore: «Mensonge! mensonge!» finit par avouer en mots entrecoupés. «Un gars de la huerta, qu’elle n’avait pas revu...» une inadvertance à la nuit tombante. Elle ne se rappelait pas bien!... Et elle insistait sur ce défaut de mémoire, comme si c’était une excuse, à laquelle il n’y avait rien à objecter.

La foule s’éclaircit. Toutes les femmes étaient avides de répandre la nouvelle. A notre sortie, la Soberana, honteuse et toute en larmes, voulait s’agenouiller devant le médecin et lui baiser la main. «Hélas! don Antoni!... don Antoni!» Elle lui demandait pardon de ses insultes; elle était désespérée en pensant aux commentaires des habitants. «Savaient-elles, les mauvaises langues, ce qui les attendait un jour?...» Le lendemain, les jeunes gens, qui chantaient en tirant leurs filets, inventeraient de nouveaux couplets! La chanson du crapaud! Sa vie allait être impossible... Mais elle redoutait surtout Carafosca. Elle connaissait bien cette brute. Il la tuerait, la pauvre Visanteta, à sa première sortie dans la rue; et elle aurait le même sort, elle, parce qu’elle était sa mère et ne l’avait pas bien surveillée. «Hélas, don Antoni!» Elle lui demandait à genoux de voir Carafosca. Lui qui était si bon, qui savait tant de choses, devait le convaincre, lui faire jurer qu’il les épargnerait, qu’il les oublierait.

Le médecin accueillit ces prières avec autant d’indifférence que les menaces et répondit avec brusquerie. «Il verrait: c’était un sujet délicat!» Mais une fois dans la rue, il haussa les épaules, avec résignation: «Allons voir cet animal!»