Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter:
—A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne peut pas être un bouton de rose!
Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis, baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix:
—Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent après; mais pas don Ricardo. Le pauvre gringo se contente de vous aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas! comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des hommes qui viennent à la maison ne lui plaît.
Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le comparer aux autres.»
Elle sentit le besoin d’exprimer son idée.
—Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies.
IX
Le fameux Manos Duras vivait sur la bordure du haut plateau, face à la Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie, et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de l’estancia de Rojas.
Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.