—C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca, se dit-il.

On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa, qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.

Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient moindres qu’en d’autres pays.

Le gaucho contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de traverser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre son rancho et l’agglomération éloignée.

Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.

Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était sorti, lui aussi, pour visiter son estancia; il ruminait en marchant des projets pour l’avenir.

Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient «criollos[23]» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux, aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique sur leurs minuscules vaisseaux.

Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’estancia de son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.

Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces merveilleux troupeaux comme on en voit dans les estancias voisines de Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du pays céderait la place à de superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.

Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future, lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.