Gualicho, le terrible démon de la Pampa, chassé en même temps que les indigènes, venait reconquérir ce pays qui avait été le sien. Robledo se rappela comment les Indiens avaient coutume de combattre le génie du mal dès qu’ils avaient cru remarquer sa présence au milieu d’eux.
Lorsque leurs razzias et leurs coups de main contre les tribus voisines commençaient à échouer, lorsque les maladies ou la famine se déclaraient avec une violence insolite dans leurs villages, tous les cavaliers s’armaient et entraient en campagne pour vaincre le maudit Gualicho.
Ils s’escrimaient contre l’ennemi invisible avec leurs lances et leurs massues appelées macanas; ils lançaient leurs boleadoras, sortes de courroies terminées par deux boules de pierre qu’ils projetaient en l’air et qui allaient s’enrouler autour de l’ennemi; ils accompagnaient de hurlements leurs grands coups d’estoc et de taille, cependant que les femmes et les petits enfants, à pied, s’unissaient à cette offensive générale en frappant l’air de leurs bâtons et de leur poings. L’un de ces coups innombrables toucherait forcément l’esprit malin et l’obligerait à fuir. Lorsqu’enfin tous tombaient sur le sol, exténués, la tranquillité leur revenait, car ils étaient convaincus que l’ennemi s’était éloigné de leur campement.
L’Espagnol pensait qu’en ce moment la Presa devait être hantée par Gualicho le diable malin et trompeur de la Pampa. Il poussait les hommes les uns contre les autres. Tous se regardaient avec hostilité et semblaient se trouver différents de ce qu’ils étaient autrefois. Faudrait-il rassembler la population en masse pour frapper et mettre en fuite l’invisible ennemi?
Il méditait ainsi lorsque soudain son cheval sursauta et s’arrêta si brusquement qu’il faillit passer par-dessus l’encolure.
Au même instant des coups de revolver claquèrent et il vit voler en éclats les vitres des fenêtres et des deux portes du bar.
Par ces brèches passèrent en même temps que les balles des bouteilles, des verres et même un crâne de cheval. Puis des gauchos, amis de Manos Duras, apparurent, marchant à reculons et faisant feu de leurs revolvers. Des ouvriers du village sortirent à leur tour de l’établissement et se mirent à tirer sur eux. D’autres, qui avaient déjà épuisé leurs cartouches, avançaient, le couteau au poing.
Un blessé tomba et se mit à se traîner dans la poussière. Puis, Robledo vit un autre homme s’écrouler. Gonzalez fit son apparition, en manches de chemise comme toujours, avec ses deux élastiques autour des biceps. Il levait les bras, suppliait, lançait pêle-mêle des ordres et des malédictions. Les métisses attachées au cabaret qui offraient leurs charmes après avoir versé de l’alcool, sortirent aussi, épouvantées et hurlantes, pour s’enfuir jusqu’au bout de la rue.
Robledo tira son revolver, éperonna son cheval et vint se placer entre les combattants; il visait alternativement les uns et les autres, tout en criant pour rétablir l’ordre. Aidé par les voisins qui accouraient armés pour la plupart de carabines, il put ramener momentanément la paix. Les gauchos prirent la fuite, poursuivis par les ouvriers de la digue, et les femmes, danseuses de l’établissement ou femmes du village, s’élancèrent ensemble pour entourer les deux blessés et les relever.
Gonzalez, qui protestait à grands cris et que nul n’écoutait, eut un sourire de joie en reconnaissant Robledo, comme si la présence de l’ingénieur eût dû suffire pour tout arranger.