Hélène lui fit décrire son existence dans le désert Patagon, immense plaine balayée l’hiver par des ouragans glacés qui soulèvent des colonnes de poussière, où les seuls habitants naturels sont les autruches en troupeau et le puma vagabond que la faim pousse parfois à attaquer l’homme isolé.

A l’origine, la population humaine était constituée par des bandes d’indiens qui bivouaquaient au bord des fleuves, ou par des fugitifs chiliens et argentins qui s’étaient lancés à travers les terres sauvages pour échapper au châtiment de leurs crimes. Maintenant les anciens fortins, occupés par les détachements que le gouvernement de Buenos-Ayres avait poussés en avant, à la conquête du désert, se transformaient en villages que des centaines de kilomètres séparaient les uns des autres.

Robledo vivait entre deux de ces agglomérations éloignées; son campement d’ouvriers devenait un village qui peut-être avant un demi-siècle aurait formé une ville déjà importante. Les prodiges de ce genre n’étaient pas rares en Amérique. Hélène l’écoutait avec ravissement, comme lorsqu’au théâtre ou au cinématographe une intrigue intéressante éveillait sa curiosité.

—C’est vivre cela! disait-elle. Voilà ce que j’appelle une existence digne d’un homme.

Et ses yeux dorés cessaient de regarder Robledo pour se porter avec commisération sur son époux, comme si elle voyait en lui l’image de toutes les mollesses de cette vie douillette et civilisée à l’excès qu’elle détestait pour un moment.

—C’est ainsi d’ailleurs qu’on gagne une grande fortune. Pour moi, il n’y a pas d’autres hommes que les gagneurs de batailles ou les rois de l’argent qui conquièrent des millions... Je ne suis qu’une femme, mais je voudrais vivre cette existence d’énergie et de périls.

Un peu d’aigreur se mêlait à son enthousiasme; aussi, Robledo, pour épargner à son ami des récriminations, se mit à parler des souffrances qu’on endure loin des pays civilisés. La marquise parut alors éprouver moins d’admiration pour la vie d’aventures et finit par avouer qu’elle aimait mieux son existence à Paris.

—Mais il m’aurait plu, ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, que mon époux vécût ainsi pour conquérir d’immenses richesses. Il viendrait me voir tous les ans, je penserais à lui sans cesse, j’irais même parfois partager pendant quelques mois sa vie sauvage; oui, cette existence serait plus intéressante que celle que nous menons à Paris; et puis, pour finir, ce serait la richesse, une vraie richesse, énorme, fabuleuse, comme on en rencontre rarement dans l’ancien monde.

Elle se tut un instant, puis ajouta avec gravité en regardant Robledo:

—Vous paraissez attacher peu d’importance à la richesse; vous la cherchez pour satisfaire votre désir d’action, pour dépenser votre énergie. Mais vous ne savez pas ce qu’elle vaut ni ce qu’elle représente. Un homme de votre trempe a peu de besoins. Pour savoir ce qu’est l’argent et ce qu’il peut nous donner il faut vivre aux côtés d’une femme.