Quand ils eurent pris la première tasse de maté, Rojas offrit à Moreno un cigare, alluma le sien et se prépara à écouter.

—Quel bon vent vous amène en ces lieux, mon cher rond-de-cuir? Vous n’êtes pas homme de cheval, et ce n’est pas pour rien que vous avez poussé un galop jusqu’ici.

Le rond-de-cuir continua de fumer avec le calme d’un Oriental qui aime exciter la curiosité de son interlocuteur avant d’entrer en matière.

—Dans votre jeunesse, don Carlos, dit-il enfin, vous avez su manier les armes. Je me suis laissé dire que lorsque vous habitiez Buenos-Ayres vous avez eu plus d’un duel, pour histoires de femmes.

Rojas regarda de côté et d’autre pour s’assurer que sa fille était loin et ne pouvait entendre. Puis il sourit avec la vanité d’un homme mûr qui évoque les aventures de sa jeunesse ardente, et il dit, faussement modeste:

—Bah! tout cela est oublié! Péchés de jeunesse! C’était l’habitude d’autrefois!

Moreno crut devoir rester silencieux un long moment, puis il ajouta:

—L’ingénieur Canterac et l’entrepreneur Pirovani se battront en duel demain... C’est un duel à mort.

—Quoi, ces choses-là ne sont pas encore passées de mode? Et ici, en plein désert?

Moreno fit oui de la tête sans dire un mot. L’estanciero resta muet lui aussi et il regarda son hôte avec des yeux interrogateurs. En quoi cela le regardait-il? Il avait donc fait ce voyage pour le plaisir de lui annoncer cette nouvelle?