En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les autres se trouvaient au magasin du Gallego, ou formaient aux abords du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde sans ouvrage.
Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux n’étaient immédiatement repris. Le Gallego et d’autres Espagnols engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau directeur désigné.
De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation.
—La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la faire rouler à nouveau.
Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation. Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa cravache.
Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage!
Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa? Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il avait tant changé!
Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades. Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre de haine la saisit.
Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce brusque revirement qu’à l’influence de Celinda.
«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!»