Il continua de l’examiner de loin et crut bien reconnaître certains traits de cette physionomie flétrie, mais il demeurait indécis car d’autres traits lui étaient inconnus. Pourtant, les yeux! ces yeux!

La femme sourit encore et lui fit, sans parler, un nouveau signe de tête pour l’inviter à la suivre. Poussé par la curiosité, Robledo accepta d’un geste involontaire et elle se remit à marcher. Elle n’avança que de quelques pas et s’arrêta devant la porte grillée d’un bar d’aspect sordide dont les vitres étaient masquées par d’épais rideaux. Elle cligna de l’œil et, poussant le panneau, elle disparut à l’intérieur du crasseux établissement.

L’Espagnol hésita. La pensée d’aller rejoindre cette femme lui répugnait et cependant sa curiosité l’entraînait. Il sentit que s’il s’éloignait sans lui parler il subirait toujours cette torturante incertitude et regretterait jusqu’à la fin de sa vie d’avoir négligé une occasion d’apprendre si Hélène vivait encore ou si elle était morte.

Il eut peur de cette anxiété future et, décidé à agir, il ouvrit presque violemment la porte du bar.

Il aperçut six tables, un divan de toile cirée orné de fleurs le long du mur, des miroirs troubles et un comptoir derrière lequel on voyait des bouteilles sur des étagères. Une femme assez vieille, grosse comme un pachyderme, aux yeux noircis, à la face mouchetée de boutons et de croûtes, occupait le comptoir.

Robledo évoqua les souvenirs de ses jeunes ans passés à Paris et reconnut le petit établissement fréquenté par des femmes qui n’ont d’autres moyens d’existence que l’étreinte charnelle mais qui tiennent à conserver un certain air d’indépendance tout en acceptant les conseils et l’entremise de la patronne.

Un garçon d’aspect efféminé servait les clientes. Elles étaient deux pour le moment: d’abord une toute jeune femme au visage exsangue et transparent au point qu’on croyait distinguer les creux et les arêtes des os de sa face. Une toux convulsive la secouait et entre deux quintes elle portait à sa bouche une cigarette. A une autre table il vit une femme âgée et d’aspect horrible qui, peut-être, avait été belle dans sa jeunesse. Elle avait aussi cette sveltesse hardie de la femme que Robledo avait suivie, mais sa robe et son visage révélaient une misère plus profonde. Elle buvait à lentes gorgées le contenu d’un grand verre, puis se renversait sur le divan et fermait les yeux, ivre déjà.

L’ingénieur se rendit compte en entrant que la femme était allée s’asseoir au fond de l’établissement, loin du comptoir et des autres clientes. Son arrivée provoqua une certaine émotion. La patronne l’accueillit avec un sourire qu’une obséquiosité exagérée rendait répugnant. La fillette phtisique lui lança un regard qui voulait être amoureux mais que Robledo compara à ceux des mendiants qui implorent l’aumône. La femme ivre sourit et laissa voir qu’il lui manquait plusieurs dents. Puis elle cligna de l’œil avec impudeur pour l’inviter, mais voyant que l’homme regardait ailleurs elle haussa les épaules et reprit son somme.

Le nouveau venu s’assit à une table en face de la femme qui l’avait précédé et put la contempler plus attentivement que dans la rue. Il se rendit compte que l’accoutrement de cette vagabonde n’était qu’un grossier trompe-l’œil et il eut presque un sourire de pitié.

D’un peu loin elle apparaissait vêtue pauvrement, mais avec une certaine prétention qui pouvait leurrer des hommes simples ou imaginatifs, toujours prêts à trouver élégante la femme qui les remarque. De près, elle était grotesque. Son chapeau aux ailes majestueuses était rongé aux bords et les plumes en étaient brisées. Il aperçut ses pieds sous la table; comme sa jupe était remontée au moment où elle s’était assise, il put compter les trous et les reprises de ses bas. Un de ses souliers laissait voir sa semelle trouée par un long usage; la place de chaque doigt était marquée par une échancrure ronde. Le rouge et la pâte blanche dont était enduit le visage de cette femme ne parvenaient pas à cacher les rides de l’âge et les traces qu’avait laissées là une vie orageuse. Mais ces yeux!