Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui prêtait la moindre attention.

C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie».

Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois.

Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le seul digne d’attention était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait de l’amour venaient à l’appui de ces bruits.

Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir.

—Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de votre expérience... que pensez-vous de l’amour?

Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope, Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une conversation engagée sur une telle demande.

Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que donnait la comtesse.

—Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne m’obéissez pas.

Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber.