Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles.

—Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non.

Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser.

—Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera... Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques.

Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense, apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle désirait être seule pour le déguster à loisir.

—Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez, Robledo, votre place n’est pas ici.

Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore son passé mystérieux.

—Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac?

Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres.

Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artificiel improvisé en son honneur sur les bords du Rio Negro.