Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même mot «Maman... Maman.»

«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela abandonner le rang auquel a droit celle que tu as épousée? Ta femme, qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de maison?...»

Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale!

L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour.

Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme.

Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle. Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui, lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément et d’annuler sa volonté.

—Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu partir sans dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et je pars.

Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans importance et s’arrêta pour dire:

—As-tu de l’argent?

Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander: