A cette heure, les plus importants personnages du campement ne dormaient pas non plus. Ils tenaient une plume à la main et leur pensée était loin.
L’ingénieur Canterac, le coude sur la table, les yeux mi-clos, croyait voir le lointain Paris et dans Paris une maison proche du Champ-de-Mars où habitait au cinquième étage sa femme avec ses enfants; une dame à la physionomie triste, aux cheveux blanchis, au visage encore frais. A ses côtés, deux fillettes. Devant elle un jeune garçon de quatorze ans, son fils aîné, qui l’écoutait parler... Et la mère leur montrait sur le canapé du modeste salon un portrait de Canterac jeune, en uniforme militaire.
Les meubles de l’appartement, leurs vêtements à eux tous portaient la marque d’une existence modeste, mais ordonnée, digne et non exempte de distinction.
L’ingénieur, troublé par ces visions qu’il avait appelées, fit un effort pour s’arracher à leur emprise et continua la lettre commencée.
«Oui, bientôt je vous reverrai. Les dettes d’honneur qui m’ont forcé à quitter Paris seront bientôt payées, grâce à toi ma courageuse compagne de toute la vie, à toi qui as su si bien employer les économies que je t’ai envoyées. Comme je voudrais te serrer dans mes bras et te dire encore une fois tout mon amour et toute ma reconnaissance! Et comme il me tarde de revoir nos enfants après une si longue séparation!»
L’ingénieur s’arrêta et demeura la main immobile, la plume levée. Il n’avait plus sa raideur impassible d’homme autoritaire. L’émotion faisait monter les larmes à ses yeux qu’il essuyait de la main. Il fit encore un effort pour concentrer sa volonté et termina sa lettre:
«Adieu, ma femme chérie; adieu, mes enfants. J’écrirai au prochain courrier.
«ROGER CANTERAC.»
Avant de plier le papier il ajouta un post-scriptum: «Ci-joint le chèque du mois. Le prochain sera plus important que tous ceux que tu as reçus car je compte toucher en plus de mon traitement des honoraires en retard que me doivent des particuliers pour qui j’ai effectué divers travaux pendant ces dernières années.»
Pirovani lui aussi était dans son bureau, à la même heure, la plume à la main et ses yeux vagues semblaient contempler intérieurement une vision idéale.