«Heureusement, je suis assez bien noté pour mon application au ministère et j’espère être nommé à Buenos-Ayres avant un an. Le mois prochain je demanderai un congé pour venir vous voir. Le voyage est cher mais je ne puis supporter plus longtemps cette douloureuse absence.»

Richard Watson n’écrivait aucune lettre mais il rêvait tout éveillé comme les autres.

Assis devant une planche à dessin sur laquelle il avait fixé une grande feuille de papier, il ébauchait le tracé d’un canal. Mais peu à peu le dessin se troubla et céda la place à une image réelle et proche. Les lignes bleues et rouges devinrent un fleuve bordé de saules, des terres désertes, des routes poudreuses.

Ce paysage lilliputien reproduisait exactement le pays qui entourait la Presa, mais l’échelle était si réduite qu’il tenait tout entier dans la planche. A travers la plaine minuscule il vit soudain galoper un cavalier gros comme une mouche qui bondissait avec une agilité joyeuse: c’était la señorita Rojas, habillée en garçon, qui brandissait son lasso au-dessus de sa tête.

Watson porta une main à ses yeux et se les frotta pour mieux voir. Mirages de la nuit!

Il passa ses doigts sur le papier comme pour effacer le panorama trompeur et le tracé des canaux reparut en lignes rouges et bleues.

Le jeune homme se plongea de nouveau dans son monotone travail de dessin linéaire; mais un moment après il leva les yeux de son papier. Il croyait cette fois voir Celinda à cheval, au fond de la pièce; mais ce n’était plus l’amazone pygmée de tout à l’heure; elle avait repris sa taille naturelle.

La jeune fille lui lança de loin son lasso, et se mit à rire de ce rire qui découvrait ses dents; machinalement, l’Américain baissa la tête pour esquiver la corde prête à l’emprisonner.

«Je rêve, pensa-t-il. Ce soir il m’est impossible de travailler. Allons nous coucher.»