Hommes et femmes accoururent et s’exclamèrent, en voyant descendre l’ingénieur Robledo. On s’avançait, on lui serrait la main avec cette camaraderie confiante que crée la vie au désert. Puis tous semblèrent oublier l’Espagnol pour contempler curieusement les inconnus qu’apportait la diligence.

Le marquis de Torrebianca, descendu le premier, offrit la main à sa femme. La marquise portait un riche manteau de voyage dont l’originalité n’était pas de mise en ce lieu; elle paraissait maussade avec le masque dur de ses mauvais jours. Elle regardait, de côté et d’autre, étonnée puis déçue; malgré l’ample voile qui protégeait son visage, la poussière rougeâtre du chemin avait couvert ses traits et sa chevelure; ses yeux exprimaient un désespoir immense et tout en elle semblait crier: «Où suis-je venue me perdre!»

—Nous arrivons, dit joyeusement Robledo. Deux jours et deux nuits de chemin de fer pour venir de Buenos-Ayres et quelques heures en voiture à travers les tourbillons de poussière, c’est peu de chose! Le bout du monde est encore loin!

Quelques-uns des hommes qui avaient serré la main à Robledo se mirent spontanément à décharger les valises amoncelées sur le toit et à l’intérieur de la diligence.

Une femme de chambre de la marquise avait envoyé de Paris à Barcelone ces colis, tout ce que les Torrebianca avaient pu sauver après leur grand naufrage.

Autour d’Hélène se formait un cercle d’enfants et de pauvres femmes, métisses pour la plupart; tous contemplaient avec admiration cet être tombé sans doute d’une autre planète sur la terre. Des fillettes touchaient furtivement ses habits pour juger la finesse de l’étoffe.

Les principaux personnages de l’agglomération arrivaient aussi; l’Espagnol présenta ses amis Canterac, Pirovani et Moreno. Watson, voyant que les hommes portaient les bagages dans sa baraque, s’approcha vivement de Robledo.

—Mais... cette dame si élégante va habiter avec nous?

—Cette dame, répondit l’Espagnol, est la femme d’un ami qui vient partager notre sort. Nous n’allons certes pas construire un palais pour elle.

La nouvelle venue ne put cacher son découragement quand elle eut traversé les différentes pièces de la maison des deux ingénieurs, sa maison désormais. Des cloisons en bois, quelques meubles grossiers encombrés de selles, d’appareils de topographie, de sacs à vivres. Tout était en désordre et sale dans cette demeure où vivaient deux hommes que leur travail appelait au dehors à toute heure.