—Vous n’avez aucun droit sur moi, Mademoiselle Rojas, et je peux me montrer avec qui il me plaît.
Celinda pâlit à cet accent inattendu; mais elle se reprit et recouvrant toute sa gaieté, elle dit, en imitant la voix irritée de son interlocuteur:
—Monsieur Watson, j’ai sur vous des droits indiscutables, car votre personne m’intéresse et je ne peux supporter de vous voir en mauvaise compagnie.
L’Américain, vaincu par la gravité comique de la jeune fille, se mit à rire. Celinda l’imita.
—Vous connaissez mon caractère, gringuito... Il ne me plaît pas qu’on vous voie avec cette femme. D’ailleurs elle est trop vieille pour vous. Jurez que vous m’obéirez; à cette condition je vous rends votre liberté.
Watson jura solennellement, la main levée, en s’efforçant de ne pas rire et Celinda le délivra du lasso.
Puis ils poussèrent leurs chevaux dans une direction opposée à celle qu’avaient prise Hélène et son cortège de cavaliers.
Depuis le jour où l’ingénieur français avait conduit Hélène aux chantiers du fleuve, en faisant étalage de son autorité sur les ouvriers, Pirovani humilié cherchait à prendre sa revanche. Un jour qu’il rêvait, accoudé à la balustrade extérieure de sa demeure, il crut avoir trouvé le moyen de vaincre son rival.
Une demi-heure après, un des contremaîtres que Pirovani chargeait toujours des missions les plus difficiles s’arrêta devant la maison.
C’était un Chilien intelligent et habile à se tirer des situations délicates. Ses compatriotes le surnommaient El Fraïle[18] parce qu’il avait été l’élève des dominicains de Valparaiso.