Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure:

—Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes; ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une heureuse trouvaille.

Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois soupirants.

—Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas la tête pour eux. Je me rends bien compte de ma situation.

Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer.

—Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs, même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart. J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne l’espérance.

Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva.

—Qui va me donner une cigarette?

Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour s’arracher ses paroles et ses gestes.

La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du Gallego s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers avaient touché la paie de la quinzaine.