Le fusil en bandoulière, il descendit son escalier d’un pas sûr, en sifflotant comme si la résolution qu’il venait de prendre l’eût rendu tout joyeux.
Comme il passait devant Can Mallorquí, le chien s’élança vers lui avec des aboiements joyeux. Mais personne ne se montra sur la porte pour le saluer, comme d’habitude. Le chien le suivit un instant, puis, le voyant prendre le chemin de la montagne, l’abandonna comme à regret.
Febrer marchait d’une allure rapide entre les murets destinés à soutenir les terres des champs en pente. Il suivait les sentiers empierrés de cailloux bleus, si souvent changés en torrents par les pluies d’hiver. Bientôt, aux terres cultivées où la charrue avait laissé ses traces, succédèrent les landes couvertes de végétation sauvage et drue. Les arbres fruitiers, le figuier, l’amandier, étaient remplacés maintenant par les pins tordus et les mélèzes pliés sous l’âpre vent de mer. Jaime montait de toute la vitesse de ses jarrets, comme s’il eût craint d’arriver tardivement et un rendez-vous. Deux palombes sauvages surgirent tout à coup d’un taillis devant lui, avec le froufroutement d’un éventail que l’on déploie, mais le singulier chasseur ne sembla pas les voir. Le chemin devint tout a fait désert. Pas un humain ne troublait la grande paix de la nature, quand soudain, à travers le murmure des feuilles agitées par la brise, le bruit d’un lointain tintement de marteau, frappant le fer parvint à l’oreille du promeneur. Puis, entre les frondaisons, il aperçut une légère colonne de fumée bleue. C'était la forge du Ferrer.
Jaime déboucha sur la clairière qui formait comme une petite place devant la forge.
L'habitation du vérro se composait d’un seul étage. Construite en briques crues, elle était toute noircie par la fumée et couverte d’un toit inégal, qui, par endroits, bombait comme s’il allait s’écrouler. Sous un hangar, près du foyer, le Ferrer, debout devant l’enclume, frappait de son marteau une barre de fer rouge, qui ressemblait à un canon de carabine.
Febrer fut satisfait de sa théâtrale apparition sur la petite place. Au bruit de ses pas, le forgeron avait levé la tête. En le reconnaissant, il demeura immobile, le marteau en l’air. Mais ses yeux froids ne laissaient pas transparaître ses impressions.
Jaime s’avança en fixant sur le forgeron un regard de défi, et sans un mot, sans un salut, il passa devant la forge, puis, dès qu’il eut traversé la clairière, il s’arrêta au pied de l’un des premiers arbres qu’il rencontra, et finalement s’assit sur une grosse racine, en ayant soin de garder son fusil entre ses genoux; puis il tira sa blague de sa ceinture et se mit à rouler une cigarette.
Le marteau avait repris son tintement sonore et cadencé sur le métal.
De sa place, Jaime voyait fort bien le Ferrer, qui se tenait, le dos tourné, sans montrer de défiance ni prendre de précautions, comme s’il eût ignoré la présence de l’étranger. Il semblait n’avoir d’autre préoccupation que de mener à bien son travail. Ce calme déconcerta quelque peu Jaime. Vive Dieu! ce coquin n’aurait-il point deviné ses intentions? L'indifférence de son ennemi l’exaspérait et le flattait un peu aussi, car cette obstination à lui tourner le dos prouvait bien qu’il savait le dernier des Febrer incapable de profiter de cette circonstance pour lui envoyer une balle traîtresse.
Le marteau ayant cessé de retentir, Jaime leva les yeux vers le hangar et fut tout surpris de n’y plus voir le forgeron. Cette insolite disparition le mit sur ses gardes. Pensant que l’autre, irrité de sa provocation muette, allait surgir et le coucher en joue, il arma son fusil... On ne pouvait pas savoir... Peut-être, par une des fenêtres étroites éclairant à peine la masure, le vérro allait-il tirer sur lui!