Il était donc prudent de se prémunir contre une attaque subite. Jaime se plaça derrière un épais tronc d’arbre, afin d’effacer son corps le plus possible. Quelqu’un remua à l’intérieur de l’habitation. Quelque chose d’informe et de noir s’avança vers le seuil, en rasant le sol... Ah! l’adversaire allait enfin se montrer... Attention! Nerveux, Febrer épaula, prêt à faire feu, dès qu’apparaîtrait le canon du fusil ennemi.
Mais il demeura immobile et confus en voyant que, seule, une jupe élimée, se balançant au-dessus de deux vilains pieds nus dans de sordides espadrilles, sortait de la forge. La jupe noire était surmontée d’un buste misérable, courbé, osseux, portant une tête au visage ridé, à la peau tannée, qu’éclairait un œil unique et que couronnaient de rares mèches grises. Il reconnut cette vieille sorcière. C'était la tante du forgeron, la borgnesse dont avait parlé le Capellanét, seule compagne du Ferrer dans sa sauvage solitude.
La vieille vint se planter au milieu de la place, mit ses poings sur ses hanches, avança son ventre flasque. Elle fixa sa pupille enflammée de colère sur l’intrus qui venait ainsi provoquer un honnête travailleur.
Elle marmottait des insultes et des menaces que le señor ne pouvait entendre, furieuse qu’on osât s’en prendre à son neveu, son louveteau qu’elle adorait, et sur lequel cette femme stérile avait concentré toute la passion d’un cœur de mère.
Jaime se rendit compte de ce que sa conduite avait d’odieux. Était-ce bien digne de lui, en vérité, de venir ainsi braver un homme en plein jour jusqu’en sa demeure? La vieille avait raison de l’insulter. En cette occurrence, ce n’était pas le Ferrer qui jouait le rôle odieux de matamore, mais bien lui, le civilisé, le descendant de tant d’illustres guerriers, lui si fier de ses origines!
La honte le rendit timide et confus. Il ne savait comment ni par quel chemin s’enfuir. Finalement, ayant remis à son épaule la bretelle du fusil, il reprit sa marche vers la vallée, le regard levé vers les branches, comme s’il poursuivait quelque oiseau.
Il pressait le pas maintenant, pour dévaler la pente qu’il avait gravie avec tant de hâte quelques instants auparavant, poussé par une fureur homicide. Peu après il aperçut plusieurs atlótas qui cueillaient des herbes sauvages, non loin d’un groupe de paysans occupés à herser leurs champs. Au creux d’un sentier, il croisa trois vieillards marchant lentement auprès de leurs baudets. Il les salua poliment:
—Bonas tardes tenguin! Ayez bon après-midi!
Les laboureurs lui répondirent par un grognement sourd; les fillettes détournèrent la tête d’un air contrarié, feignant de ne le point voir; quant aux trois vieux paysans, ils le saluèrent tristement, l’examinant de leurs petits yeux scrutateurs, comme pour déchiffrer l’énigme qu’il portait en lui.
Sous un figuier, sombre parasol formé de branches entrelacées, plusieurs rustres entouraient l’un d’entre eux qui contait une nouvelle, apparemment extraordinaire. A l’approche de Febrer, un mouvement se produisit parmi les auditeurs, puis, soudain, un jeune homme se détacha du groupe, comme mû par un subit accès de colère. Mais les autres s’emparèrent aussitôt de lui et réussirent sans peine à le contenir.