Jaime n’eut pas de peine à reconnaître l’impétueux Cantó aux bandages blancs qui, sous son chapeau, lui enserraient la tête.

Maintenu par la forte poigne de deux solides campagnards, le maladif garçon, faisant de vains efforts pour se dégager, exhalait sa rage en tendant ses poings vers le chemin, tandis que les pires imprécations s’échappaient de sa bouche.

Il était certainement en train de narrer à ses amis la scène de la veille.

Jaime entendit les menaces que le Cantó, de sa voix aiguë, proférait contre lui. C'étaient les malédictions dont il l’avait gratifié à Can Mallorquí. Il jurait qu’il se rendrait une nuit à la tour du Pirate afin d’y mettre le feu et d’y faire rôtir, comme un damné, son propriétaire.

Jaime haussa les épaules et poursuivit sa route sans s’arrêter.

Mais combien il se sentait mélancolique et découragé par cette hostilité chaque jour plus accentuée. Qu’avait-il fait? Dans quel guêpier s’était-il fourré!...

Dans son abattement, il crut que l'île tout entière, y compris les êtres inanimés, s’associait à cette protestation des habitants. Dès qu’il passait, les chaumières semblaient se dépeupler, leurs habitants se cachant pour n’avoir point à le saluer. Les montagnes lui semblaient plus abruptes, plus rébarbatives, avec leur cime de roche aride; les pierres du chemin roulaient sous ses pieds comme pour fuir son contact. Le malheureux se sentit seul, abandonné. Tout était contre lui. Pép et sa famille lui restaient, mais eux-mêmes ne seraient-ils pas bientôt forcés de le tenir aussi à l’écart, s’ils voulaient continuer à vivre en bonne intelligence avec leurs voisins?

Les habitants l’avaient accueilli avec politesse; et, il avait répondu à cette courtoisie en frappant le plus faible, le plus malheureux d’entre eux, celui dont l’infortune avait conquis la bienveillante sympathie de tous les paysans. Et tout cela, pourquoi?... pour un amour absurde, pour une passion insensée, pour la conquête d’une fillette dont il pourrait être le père; pour un caprice quasi sénile, car enfin, malgré sa jeunesse relative, ne se jugeait-il pas lui-même vieilli, triste, misérable et désabusé devant l’éclatante aurore de Margalida et la fougue des jeunes atlóts qui tournaient autour de sa beauté!

Si, aux temps lointains de sa prospérité, alors qu’il habitait son palais à Palma, Margalida avait été l’une des femmes de chambre de sa mère, il n’eût assurément ressenti pour elle que le désir fugace qu’inspire la fraîcheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude, dominé pas le plus impérieux des instincts, qu’irrite la privation, il avait été pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si étrangement ressortir sa merveilleuse beauté.

Il n’y avait plus qu’à fuir...