A quoi bon persister à vivre en ce pays? Nulle espérance ne pouvait désormais l’y retenir. Margalida l’évitait. Elle se cachait et pleurait en silence...

Ce n’était d’ailleurs que par un reste de vénération atavique pour le maître que le vieux Pép avait jusqu’ici toléré, sans trop murmurer, ce caprice de grand seigneur, mais sa colère ne pouvait tarder à éclater.

—Toute résistance est donc inutile... Soit, je partirai!

En prononçant cette phrase définitive, Jaime promena ses regards sur l’immense étendue des flots qu’on apercevait entre deux collines. Ce morceau de mer représentait pour lui le chemin du salut, l’espoir d’un devenir meilleur, l’inconnu qui ouvre aux désemparés ses bras mystérieux, aux heures où l’existence se fait cruelle. Tout était préférable à la perspective de continuer à vivre à Iviça.

Instinctivement, ses pas le portèrent vers la mer, qui était alors sa dernière espérance. Il évita de passer auprès de Can Mallorquí, et, en arrivant à la plage, il se dirigea vers l’extrême pointe du promontoire, à l’endroit même où il avait si longuement réfléchi, un soir d’orage, et où il avait pris la résolution de se présenter au festeig dans la maison de Margalida. Aujourd’hui, il raillait amèrement son optimisme d’alors qui lui avait fait rejeter avec dédain ses idées de jadis sur les morts présidant à notre destinée, sur leur autorité et leur pouvoir posthumes...

Comment avait-il pu méconnaître cette irréfragable et désespérante vérité? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir, à présent, tout l’écrasant poids de leur puissance! Qu’avait-il fait, lui, pour qu’en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardât comme un intrus?... Les innombrables générations d’humains dont les cendres et l’âme sont confondues avec la terre de leur île natale ont donc laissé en héritage à leurs descendants cette haine invétérée de l’étranger, cette répulsion pour tout ce qui vient de l’extérieur?

Les morts commandent, et il est oiseux d’essayer de résister à leur volonté. Toutes nos tentatives pour nous libérer de cette géhenne, pour rompre la chaîne qui relie les siècles, seront stériles et vaines. Febrer songeait à la roue sacrée des Hindous, symbole bouddhiste qu’il avait vu représenter à Paris un jour qu’il assistait à une cérémonie religieuse d’une peuplade de l'Orient. La roue est l’image de la vie. Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons progresser, parce que nous allons de l’avant, et, quand la roue a fait un tour complet, nous nous retrouvons à la même place. L'histoire... la vie de l’humanité... tout, tout n’est qu’un recommencement. Les peuples naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en château, puis plus tard en usine. Les cités colossales aux millions de citoyens se créent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.

Peu à peu, les villes se dépeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les mousses envahissent les orgueilleux monuments; les métropoles s’enfoncent petit à petit dans la terre et dorment d’un sommeil millénaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une forêt vivace qui étend ses ramures au-dessus de ce qui fut une somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe à l’endroit précis où, autrefois, la foule en délire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guidées par un pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d’un édifice qui fut la tribune où s’édictèrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent à nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le château, l’usine, la cité... et tout se répète, invariablement à des centaines de siècles d’intervalle, comme se répètent, d’une génération à l’autre, les mêmes êtres avec les mêmes gestes, les mêmes idées, les mêmes préoccupations, au cours des années. La roue! l’éternel et inévitable recommencement...

Toutes les créatures de l’immense troupeau humain changent d’étable, mais de bergers, jamais.

Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait là, abîmé dans la profondeur de ses décevantes réflexions.