Quand il s’arracha à cette douloureuse méditation, le soir était venu.

Il suivrait donc sa destinée. Il était écrit qu’il ne pouvait vivre que sur les sommets sociaux, fût-ce avec l’humilité du besogneux. Devant lui se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu’il avait cherché en vain dans un retour à la vie naturelle et primitive! Puisque les morts s’opposaient à ce qu’il fût un homme, il deviendrait un parasite.

Ses regards, en parcourant l’horizon, se fixèrent sur les vapeurs blanchâtres, amoncelées à la limite visible des eaux. Un groupe de nuages épais, argentés comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette blancheur lumineuse évoquait l’image d’un crâne poli. Des flocons légers de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nébuleuse. L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans d’autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable à celui qui se creuse dans les têtes de mort, à la place du nez; dans d’autres, plus bas encore, une déchirure énorme, pareille au rire muet d’une bouche sans lèvres et sans dents.

C'était la Mort, l'Impératrice du monde, qui se montrait à lui dans sa pâle majesté, en plein jour, défiant la splendeur du soleil, l’azur du ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c’était bien elle! Des nuages épars au ras de la mer simulaient les plis d’un suaire; d’autres qui flottaient au zénith, dessinaient une ample manche d’où s’échappaient quelques vapeurs indécises, formant un bras osseux, terminé par une main, dont l’index, sec et crochu comme une griffe, montrait à Jaime au loin, une destinée mystérieuse...

Le mouvement des nuages effaça promptement cette image effrayante; ils prirent d’autres formes capricieuses, mais quoique la vision eût disparu, l’hallucination de Febrer persista.

Il acceptait cet ordre, sans révolte: il partirait! Les morts commandent; il était leur esclave sans défense.

Il se leva, ramassa son fusil qu’il avait abandonné à terre à côté de lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il préparait le programme de son départ. Mais il résolut de n’en parler à personne. Il attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque touchât au port d'Iviça, et au dernier moment il aviserait Pép de sa détermination.

La certitude de quitter bientôt cet asile lui fit regarder avec plus d’intérêt l’intérieur de sa tour, à la lueur de la bougie qu’il venait d’allumer. Il voyait son ombre qu’agrandissaient les déplacements et les oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-là, sur les murs blancs, et sur les objets dont ils étaient ornés, quand une toux rauque bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se tenait au haut de l’escalier: c’était Pép.

—Le souper! prononça-t-il sèchement, en tendant un panier.

Jaime vit que le paysan n’était pas en humeur de causer, et lui-même n’y tenait pas.